«Ça change quoi?»: à la recherche de l’étincelle d’espoir

Le cinéaste Hugo Latulippe (à gauche) en entretien avec le médecin Jean Désy
Photo: Stéphanie Robert Le cinéaste Hugo Latulippe (à gauche) en entretien avec le médecin Jean Désy

Dans un contexte où l’action gouvernementale demeure insuffisante pour endiguer une crise climatique qui s’annonce de plus en plus critique, faut-il désespérer ou plutôt continuer de réfléchir à un autre paradigme ? Avec la série d’entretiens Ça change quoi ?, le cinéaste Hugo Latulippe prend le parti de la réflexion en abordant l’enjeu environnemental le plus criant de l’histoire à travers un large éventail de regards philosophiques, scientifiques, pragmatiques et citoyens.

« Ça se veut une réflexion plus profonde sur les enjeux écologiques. On se pose des questions sur notre culture et des questions philosophiques qui, à mon avis, peuvent contribuer à nous amener vers l’action. Et on aborde aussi des enjeux très pratico-pratiques », résume Hugo Latulippe, qui s’est lancé dans ce projet à la suite de la campagne électorale fédérale de 2019, au cours de laquelle il s’était présenté comme candidat du NPD dans le Bas-Saint-Laurent.

La formule se veut d’ailleurs la plus dépouillée possible : une série de 16 entrevues de fond de 30 minutes chacune, menées sous le regard de la caméra dans sa maison de l’île Verte. « Les moyens financiers sont très modestes, mais il y a là une formule très simple, c’est-à-dire que je reçois des gens chez moi. C’est aussi une formule intéressante, parce que, pour une fois, contrairement aux grands diffuseurs publics comme Télé-Québec et Radio-Canada, qui me disent non depuis des années à des projets sur les questions écologiques, j’avais un diffuseur qui me demandait du contenu », souligne-t-il, à propos du concept élaboré par la productrice Évelyne Lafleur Guy, de Tapis Rouge films.

La substance, disponible gratuitement sur YouTube, est effectivement au rendez-vous, et elle se décline sur plusieurs horizons, tous reliés par cette même question aussi centrale que cruciale : « La crise climatique, ça change quoi ? ». « C’est disponible à tous et ça peut permettre de prendre le pouls des questions écologiques, par exemple pour des gens qui ne se sont jamais intéressés à ces enjeux. On peut même aborder la question par l’angle alimentaire, comme on le fait avec la chef Colombe St-Pierre, qui a un restaurant réputé au Bic. Ils peuvent ensuite passer par différents angles, comme la science, la philosophie, etc. », souligne M. Latulippe, actif en tant que cinéaste depuis 25 ans.

Société conquérante

Le réalisateur d’Alphée des étoiles, de Troller les trolls et de Bacon, le film met ainsi en lumière la perspective historique de notre rapport au monde avec le philosophe Jean Bédard. « Si on se pose la question des causes du réchauffement climatique, il faut aller plus loin que ce qu’on voit récemment », explique celui qui se définit aussi comme paysan. « Ce qui est récent, ce sont les moyens industriels par lesquels on peut engendrer beaucoup de dégâts. Mais si les Romains, les Égyptiens ou les Grecs avaient eu les moyens industriels que nous avons, ils auraient fait les mêmes dégâts climatiques. En fait, c’est tout le système des sociétés conquérantes qui est fondé sur la compétition pour savoir qui est capable de surexploiter autrui et la nature. »

Montréalaise d’origine venue s’installer dans le Kamouraska pour retrouver son équilibre au contact de la nature, l’autrice Gabrielle Filteau-Chiba déplore elle aussi notre relation profondément déséquilibrée face à la richesse du vivant. « Notre conception des ressources naturelles s’apparente à un buffet sans fin, alors qu’il y a péril en la demeure. Et je crois que tous ceux qui ne font rien en ce moment sont responsables. Je ne veux pas non plus que les citoyens se sentent pétrifiés de culpabilité, mais nous avons tous notre rôle à jouer, petit ou grand. C’est facile de dire que les entreprises polluantes devraient faire la majeure partie du travail, ou encore les gouvernements. Mais on peut tous être un exemple. »

Avec la musicienne Zoé Dumais, une femme originaire de Rimouski devenue depuis Montréalaise, Hugo Latulippe évoque le sentiment de panique qui peut habiter une mère qui comprend que les politiques gouvernementales climatiques inadéquates risquent de nuire à l’avenir de ses enfants. « On a mis un nom sur cela, en l’appelant “écoanxiété”. Mais c’est normal. Il faut qu’on panique. Il faut qu’on change nos façons de faire, sinon on commet un crime contre l’humanité », souligne-t-elle.

À l’opposé, le coordonnateur général de la coopérative de reboisement Arbre-Évolution, Simon Côté, rejette le discours de « fin du monde » parfois évoqué de pair avec la crise du climat. « Ça crée un surpoids sur les épaules de gens qui n’ont pas besoin d’en avoir plus. Ça montre un tableau parfois insurmontable à des gens qui seraient prêts à faire un petit pas. Mais si on leur dépeint un tableau alarmiste, ils se démoralisent et se démobilisent », juge-t-il.

Entre ces visions différentes d’une même réalité, on retrouve le regard cartésien et très articulé du physicien des océans Denis Gilbert, qui prévient que l’érosion côtière et la montée du niveau des océans seront des « préoccupations importantes » au Québec au cours des prochaines décennies. Même réflexion très pertinente avec Catherine Morency, ingénieure civile et professeure à Polytechnique Montréal. Elle propose une refonte en profondeur de notre rapport aux transports, dans l’optique de réduire significativement le nombre de véhicules sur nos routes.

Hugo Latulippe, qui a notamment nourri la réflexion collective des Québécois avec Manifestes en série, admet qu’il oscille encore entre espoir et désespoir. « Je pense qu’il y a de plus en plus de gens qui commencent à s’identifier et à se reconnaître dans cette idée d’un peuple écologique. Et on entend cela dans les entretiens. Mais il y aura encore plusieurs défaites devant nous. Et souvent, je baisse les bras. Je suis découragé devant le chaos. Mais, le lendemain, je me demande comment faire pour être cohérent avec ce que je pense et ce que je sais. Je ne suis donc ni positif ni négatif. J’essaie d’être constant. »

Deux livres pour poursuivre la réflexion

Le constat est déjà très clair : l’activité humaine provoque un déclin sans précédent de la biodiversité, au point que plusieurs qualifient le phénomène de « sixième extinction » massive. Sachant que cette crise du vivant prend de l’ampleur en même temps que la crise climatique, comment faire pour retrouver l’« équilibre » nécessaire ? Dans La Terre, la vie et nous : Parlons d’espoir et de solutions (Édito), des scientifiques québécois reconnus proposent un examen de conscience, mais surtout des idées à mettre en oeuvre si on souhaite harmoniser nos rapports avec l’environnement qui nous entoure et qui garantit notre survie. De son côté, le biologiste Michel Leboeuf invite à revoir les stratégies de protection des espèces et des écosystèmes dans son ouvrage intitulé Le dernier caribou (Multimondes). Selon lui, les façons de faire actuelles ont bien souvent abouti à des échecs. Mais pour changer la donne, il estime nécessaire d’accorder des droits à la nature.


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