Quand «Occupation double» fait réfléchir

Émission phare de la téléréalité québécoise, Occupation double soulève les passions pour sa 14e saison qui est traversée par des débats de société. Une situation encouragée par la pandémie qui cloue nombre de personnes devant leur écran, partageant leurs états d’âme sur les réseaux sociaux faute de pouvoir faire mieux.

« Dehors la tricheuse ! », « C’est malhonnête, pas de ça à la télé », « La production doit l’éliminer » : les réseaux sociaux se sont enflammés cette semaine au moment où l’on découvrait qu’une candidate d’Occupation double (OD) avait triché. Une pétition a même été lancée, signée par plus de 17 500 fans de l’émission, pour demander à la production de l’exclure.

Isolée pendant deux jours afin de passer un test de dépistage de la COVID-19, la candidate, Éloïse, a trouvé le moyen de visionner sur YouTube des extraits de l’émission à laquelle elle participe depuis cinq semaines. En découvrant ce que les autres candidats ont dit sur elle, mais aussi ce que les téléspectateurs ont apporté comme commentaires jusqu’ici, elle est repartie avec une longueur d’avance sur les autres joueurs. Elle a aussi enfreint les règles du jeu. « Les candidats n’ont pas le droit d’avoir des contacts avec l’extérieur, à moins d’avis contraires de la production », précise-t-on aux productions J.

« On parle d’une jeune femme parfaite, d’une beauté de chérubin, qui a réussi à tricher dans un jeu et à ne pas se faire sanctionner. Elle a même réussi à pleurer et à se victimiser, sans jamais s’excuser. C’est un beau privilège, ça. Est-ce que ça se serait passé pareil si c’était un candidat racisé ? » se demande la comédienne et musicienne Ines Talbi, qui avoue avoir développé une « dépendance absurde » à l’émission.

Selon elle, le geste d’Éloïse est irrespectueux pour les autres candidats, la production et les gens qui regardent l’émission. Et si la situation l’a autant fâchée, c’est qu’elle illustre « la société dans laquelle on vit ». « Écouter OD, c’est observer en version concentrée le monde qui nous entoure. »

Aurélie Lanctôt, féministe et chroniqueuse au Devoir, peine à s’expliquer pourquoi cette saison est autant « venue chercher le sentiment moral des gens ». « Souvent, ça ne vole pas haut, ça reste du divertissement. Je ne m’attends pas à ce qu’OD viennent changer la société. Mais cette année, comme beaucoup, je me suis laissé prendre à être fâchée par les failles morales des candidats », reconnaît-elle.

Éloïse n’est pas la seule dont le comportement soulève les passions. Il y a Charles, son copain (dans OD), le « leader féministe autoproclamé » qui fait plutôt office de « tyran » et « coupe la parole aux femmes pour expliquer qu’il est féministe » — pour citer les mots d’Aurélie Lanctôt, dont l’avis est appuyé par de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux.

Il y a aussi Julie, la première candidate aux formes généreuses dans l’histoire d’OD. Bien que fière de représenter enfin la diversité corporelle à la télé, celle-ci n’a pas réussi à conquérir le cœur des candidats masculins, qui l’ont relayée au rôle de « la bonne amie ».

Les discussions sont si animées sur la toile que même ceux qui ne suivent pas la téléréalité sont au courant des débats qu’elle génère et veulent y participer. C’est le cas d’Olivier Paré, médiateur culturel, qui a publié un message Facebook début octobre pour aborder la grossophobie, sans même avoir regardé un épisode.

« En comprenant qu’il y avait une candidate plus size et en voyant les commentaires sur elle dans les médias et sur les réseaux sociaux, c’est venu me chercher. J’avais besoin que les gens comprennent que dire qu’il aurait fallu un candidat gros pour Julie, c’est de la discrimination. Qu’ils comprennent que si elle ne cesse de faire des blagues et montrer sa forte personnalité, c’est parce que la société lui répète que c’est son seul atout et que son corps ne vaut rien », confie-t-il.

Effet pandémie ?

Est-ce que ce remue-ménage découle du confinement qui nous fait passer plus de temps sur nos écrans ? « Je n’ai jamais été autant sur mon téléphone à scroller, interagir et m’exprimer sur les réseaux sociaux, répond Olivier Paré. La pandémie a ouvert la porte à “tant qu’à ne rien faire, je vais m’exprimer”. »

« Après une journée de télétravail, je veux vivre des émotions, même si c’est devant OD à défaut de ne pas faire d’activités avec des amis à l’extérieur », renchérit Aurélie Lanctôt.

La pandémie a peut-être encouragé davantage de Québécois à regarder l’émission ou la commenter sur les réseaux sociaux, mais c’est le propre de la téléréalité que de susciter des débats, d’après Pierre Barrette, directeur de l’École des médias à l’UQAM. « Occupation double, c’est des candidats stéréotypés, des Ken et des Barbie qui ont des discussions et des comportements sociaux qui créent des débats qui se transfèrent dans le public. Et c’est d’autant plus facile de porter un jugement quand l’univers est caricatural. »

Je n’ai jamais été autant sur mon téléphone à "scroller", interagir et m’exprimer sur les réseaux sociaux. La pandémie a ouvert la porte à “tant qu’à ne rien faire, je vais m’exprimer”.

 

Cette année, c’est la question de la tricherie ou de la diversité corporelle qui interpellent. La saison passée, c’était l’introduction d’une personne transgenre, et précédemment, le manque de diversité ethnique.

« OD fait des pas en avant en termes de représentation de la diversité, au sens large. Mais c’est souvent maladroit. Je peux me sentir représentée par Naadei, une femme racisée et plus âgée. Mais c’est une mannequin, ce que je ne suis pas », souligne Ines Talbi.

« C’est l’émission avec le plus de représentation de la diversité, et encore là, ça reste limité. Ça démontre les lacunes dans nos programmes télévisés et nos médias », conclut-elle.

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