«Les intouchables», une série pour éclairer les zones d'ombre du hockey

Marie-Claude Savard explique que «toute la démarche a été complexe» pour «Les intouchables». Presque chaque personne interviewée a dû être dénichée, convaincue, rassurée. Et l’animatrice a aussi essuyé bien des refus, plusieurs ne voulant pas aborder ces sujets périlleux.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Marie-Claude Savard explique que «toute la démarche a été complexe» pour «Les intouchables». Presque chaque personne interviewée a dû être dénichée, convaincue, rassurée. Et l’animatrice a aussi essuyé bien des refus, plusieurs ne voulant pas aborder ces sujets périlleux.

Dans toute l’histoire de la Ligue nationale de hockey (LNH), aucun joueur actif n’a à ce jour déclaré être homosexuel. Cette étonnante réalité, qui détonne avec le portrait général de notre société, tiraille depuis longtemps l’animatrice Marie-Claude Savard, qui estime que le hockey est un sport plus conservateur que les autres. Dans sa nouvelle série documentaire en quatre épisodes intitulée Les intouchables, elle tente de comprendre et de briser certains tabous entourant les joueurs de hockey.

Si l’homosexualité dans la LNH est au cœur du premier épisode d’une heure des Intouchables, Marie-Claude Savard s’attardera dans les autres volets à la consommation de drogue, à la perversion de l’argent dans le hockey et à la dure réalité des femmes dans l’univers des joueurs. Un vaste projet, surtout dans un monde où les langues se délient très peu.

Pour Marie-Claude Savard, qui a longtemps couvert les sports à la télévision, notamment à TVA, « il y a quelque chose qui ne fonctionne pas » avec la LNH, qui n’a pas « fait de ménage » comme certaines autres ligues sportives, par exemple au football ou au basket-ball professionnel.

« Je voulais essayer de concilier une nouvelle réalité collective avec le sport professionnel, explique-t-elle. Je crois sincèrement que, si les athlètes avaient plus d’espace pour être qui ils sont, pour être faillibles, pour avoir de la vulnérabilité, ça serait gagnant pour tout le monde. Moi, je voulais donner une petite poussée et faire partie de ce mouvement-là. De dire [à la Ligue] que, si vous cachez tout — et je pense entre autres à la politique antidopage —, vous n’aidez pas les joueurs ni le sport. Ils sont pris dans un cul-de-sac. »

En partie en raison de sa nature collective, le hockey, estime Marie-Claude Savard, est très conservateur. L’équipe prime, et ceux qui sortent du lot ne sont pas bien vus, ni bienvenus. Aussi ceux qui y jouent forment-ils une masse assez « homogène », croit-elle, sauf quelques exceptions bien sûr. « Parce que ça coûte un certain montant d’argent, jouer au hockey. Parce que ça intéresse principalement les gars, blancs, aisés, du Nord. »

Liberté ou accès

L’animatrice, qui est aussi en ce moment au micro du 94,3 Énergie à Montréal, explique que « toute la démarche a été complexe » pour Les intouchables. Presque chaque personne interviewée a dû être dénichée, convaincue, rassurée. Et Savard a aussi essuyé bien des refus, plusieurs ne voulant pas aborder ces sujets périlleux.

Marie-Claude Savard réussit tout de même à entrer dans le vestiaire du Tricolore pour poser certaines questions sur l’homosexualité à Andrew Shaw et à Max Domi. Bons patineurs sur la patinoire, ils le sont aussi au micro. « Mais ce sont des questions que je n’ai jamais pu poser [en couvrant le Canadien]. Je n’avais pas le droit de les poser. »

Le fait de ne plus avoir à conserver une précieuse accréditation y est pour beaucoup. « Je n’ai plus besoin d’être fine », dit-elle dans le premier épisode. Elle a donc bénéficié d’une plus grande liberté ? « Oui, mais je n’avais pas d’accès au vestiaire. Quand on te donne cet accès, il vient avec une espèce de contrat intangible, qui est : “nous, on bâtit une illusion et, toi, tu fais partie de ça. Gratte, mais gratte pas trop”, affirme-t-elle. Évidemment que ce n’est pas propice à pousser, [sinon] c’est toujours fait dans un cadre extrêmement serré, avec, des fois, des représailles et des conséquences. Ce n’est pas comme le monde politique, où les gens sont élus, ils ont des comptes à rendre, tu peux rentrer comme un pitbull et on s’attend à ça de toi. On ne s’attend pas à ça d’un journaliste sportif, du tout. Et c’est pour ça, en partie, que ç’a été difficile. »

Malgré tout, il y a beaucoup d’informations qui émanent des entrevues menées par Savard. L’ancien joueur des Flyers de Philadelphie Bob Sirois raconte par exemple que, dans les années 1980, on prenait le sang des joueurs en début de saison pour ensuite leur faire une transfusion avant les séries éliminatoires, un truc de dopage que personne ne voyait aller, pas même les joueurs, qui ne posaient pas de questions. L’ex-femme de Patrick Roy revient aussi sur le cas Mathieu Schneider, qui avait fait couler beaucoup d’encre. Et par ses réponses froides et son attitude non verbale agressive, le président de l’Association des joueurs de la LNH, Donald Fehr, fait comprendre beaucoup de choses.

Quand on te donne cet accès [au vestiaire], il vient avec une espèce de contrat intangible, qui est: “nous, on bâtit une illusion et, toi, tu fais partie de ça. Gratte, mais gratte pas trop.” Évidemment que ce n’est pas propice à pousser, [sinon] c’est toujours fait dans un cadre extrêmement serré, avec, des fois, des représailles et des conséquences.

 

L’épisode sur la drogue offre aussi une rare et longue entrevue avec l’ancien hockeyeur Mike Ribeiro, qui témoigne de sa situation personnelle, mais qui met en lumière les façons de faire des équipes et de la LNH.

« Une fois que tu as fini les quatre épisodes, qu’est-ce que tu retiens de cette série-là ? Tu retiens que l’intérêt pécuniaire, c’est l’intérêt premier, tranche Marie-Claude Savard. Parce que ce sont des propriétaires qui sont là pour faire de l’argent. Le contrôle du contenu est aussi très très important. Pour le reste, on ne veut pas avoir mauvaise presse. Est-ce qu’on veut s’occuper bien des joueurs ? Je te dirais : relativement. Et les joueurs, est-ce qu’ils s’aident vraiment ? Je te dirais : relativement ! »

Montrer la quête

Dans sa présentation, Les intouchables— produit par Trinome et filles et réalisé par Jean-Philippe Pariseau (OuiSurf) — n’a pas un look sportif moderne et clinquant, mais opte pour une patine vintage, des plans lents, des silences, et même une musique classique qui fait davantage documentaire culinaire que programme sportif. « Le traitement, c’était aussi beaucoup de montrer les coulisses ; on ne savait pas ce qu’on pourrait aller chercher, alors il fallait monter la quête. »

Ce projet sur les tabous du hockey a lui-même été épineux pour les diffuseurs. Sa première version date de 2005, explique Marie-Claude Savard. Elle est revenue à la charge en 2011, puis plus récemment pour cette itération. « Tout le monde le voulait, mais personne ne voulait le diffuser, pour toutes sortes de raisons. Parce que c’est vraiment compliqué — il faut l’avoir fait pour le comprendre — et parce que le sport professionnel est en relation d’affaires avec à peu près toutes les plateformes. Et personne ne veut se mettre à dos des partenaires potentiels qui peuvent rapporter beaucoup d’argent. »

Finalement, Radio-Canada a dit oui à Marie-Claude Savard… deux mois après son accouchement ! « Ç’a été un défi. Disons que tu n’es pas vraiment en représentation quand tu viens d’accoucher ! Mais par contre, ç’a été bénéfique, car j’étais beaucoup plus ouverte, plus douce — parce que je n’ai pas un caractère très doux ! —, et ç’a aidé pour les entrevues, cette espèce de vulnérabilité. » Comme quoi, on ne délie pas toujours les langues avec des mises en échec.

Les intouchables

Ici Radio-Canada Télé, les jeudis, du 13 août au 3 septembre, 20 h