MusiquePlus n'est plus

Denis Talbot, Claude Rajotte et Sonia Benezra ont été des animateurs marquants pour la chaîne MusiquePlus.
Photo: François Pesant Le Devoir Denis Talbot, Claude Rajotte et Sonia Benezra ont été des animateurs marquants pour la chaîne MusiquePlus.

Presque 33 ans après sa naissance, le 2 septembre 1986, c’est un marathon d’épisodes de la (très affligeante) émission Buzz qui sera à l’antenne dans la nuit de dimanche à lundi, quand MusiquePlus achèvera sa longue et lente agonie, pour se transformer en ELLE Fictions, une chaîne créée spécialement pour les femmes actives de 25 à 54 ans.

Le concept de Buzz ? Avec un enthousiasme à glacer le sang, Jérémy Demay tente de faire rire des collègues humoristes en présentant la fine fleur de ce que la Toile recèle de vidéos nonos. C’est donc en mettant en lumière un des principaux ennemis ayant provoqué sa mort — YouTube en particulier, le numérique en général — que MusiquePlus, propriété du Groupe V Média, débranchera son respirateur artificiel.

Il fut pourtant une époque où MusiquePlus générait autre chose que des railleries. « Pour ma génération, les animateurs de MusiquePlus ont été aussi marquants que les personnages de Passe-Partout », observe Dramatik, membre du groupe Muzion, dont les vidéoclips ont abondamment tourné au canal 20.

Et voilà déjà deux des principaux legs de la station, que la tribune qu’elle a offerte au rap (« Dubmatique, Rainmen, Sans Pression, Muzion ; sans MusiquePlus, on serait tous restés underground, j’en suis certain »), ainsi que la pluralité des accents qu’elle a fait entendre, des visages qu’elle a fait voir. « Il y avait une diversité à MusiquePlus il y a 25 ans qu’on attend encore en 2019 dans le reste de la télé québécoise. »

La marge à l’écran

Au-delà des maladresses de ses VJ, de leur syntaxe parfois fantaisiste et des angles de caméra vomitifs auxquels MusiquePlus demeure associée, la chaîne aura été, dans ses plus glorieuses incarnations, une vitrine extraordinaire sur la culture québécoise, et internationale, au sens très large. En 1993 et 1994, Marie-Christine Blais est rédactrice en chef de Fax, une heure hebdomadaire de reportages sur les artistes du moment, un concept qui tiendrait presque de la science-fiction dans le paysage télévisuel actuel.

C’est pour Fax que la journaliste interviewe l’icône du pop art Roy Lichtenstein. « Une des choses dont je suis le plus fière dans ma carrière », confie celle aux yeux de qui M+ a entre autres permis d’abolir la distance entre téléspectateurs et animateurs, qui accueillaient en studio les stars de la planète comme de la marge locale.

MusiquePlus consacre par exemple, en 1989, une émission d’une heure au Festival du lundi noir qu’organise Groovy Aardvark au Spectrum, une affiche comptant aussi sur des formations pas du tout grand public comme DBC, The Affected et Soothsayer.

« Aucun de ces groupes-là n’avait encore de clip, mais ça n’a pas empêché MusiquePlus d’envoyer une équipe à Longueuil pour filmer une de nos pratiques. MusiquePlus n’avait pas peur de dépêcher deux cameramen aux Foufs ou à l’X, parce qu’ils voulaient dénicher la prochaine affaire. Ça, dans les médias de masse, plus personne ne le fait », regrette le chanteur Vincent Peake qui, selon ses statistiques personnelles, aurait accordé 103 (!) entrevues à vingt-cinq (!) personnalités musiqueplussiennes différentes.

« Cette visibilité a beaucoup aidé Groovy, particulièrement en région. Quand on arrivait à Sept-Îles, tout le monde se pitchait, parce qu’on était le band qu’ils avaient vu à la télévision. »

À quand un retour ?

« La beauté de MusiquePlus, c’est que t’étais obligé d’attendre », illustre Marie-Christine Blais. « Si tu voulais voir ton clip de Green Day, fallait que tu écoutes Julie Masse ou Mange l’Ours Mange. T’étais soumis aux autres tounes et, forcément, ça ouvrait tes horizons. »

Les plateformes d’écoute en continu ont bien sûr relégué au passé cette douce euphorie que déchaînait jadis la patience enfin récompensée — à chaque révolution technologique ses nouvelles nostalgies —, mais ont aussi, paradoxalement, exacerbé l’enjeu de la découvrabilité.

« La musique au XXe siècle est toujours accompagnée d’une médiation, par un DJ ou un VJ, une personne qu’on admire, qui connaît la musique et qui devient une autorité en la matière », souligne le professeur au Département de musique de l’UQAM Danick Trottier. « C’est ce qui manque souvent aujourd’hui : quelqu’un qui communique et qui nourrit l’intérêt de l’auditoire. »

Ce changement de paradigme aura évidemment eu pour conséquence de diminuer le nombre de références communes, bien que des concours télé comme La Voix rameutent toujours des millions de fidèles.

À quand l’avènement d’un magazine pour mélomanes à la télé québécoise ? Pas pour demain, si l’on se fie à l’animatrice et chroniqueuse Tatiana Polevoy, VJ de 2009 à 2012. « Je porte depuis plusieurs années le projet d’une émission qui jouerait pour la musique le même rôle que C’est juste de la TV pour la télé et, chaque fois que je le pitche, c’est accueilli par un petit rire entendu. On n’a jamais autant eu besoin de se faire guider parmi la surabondance de musique, et malgré ça, les gens me trouvent folle de rêver à un show de curation musicale. » Pas nous.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.