«Black Monday»: l’avidité comme symptôme de l’époque

Le récit s’organise autour de Maurice Monroe (irréprochable Don Cheadle, au centre), à la tête de la 11e firme de courtage de Manhattan. Le drôle de zig a construit une entreprise qui ressemble à toutes les autres du secteur par sa vocation unique et totale à générer des profits.
Photo: Bell Média Le récit s’organise autour de Maurice Monroe (irréprochable Don Cheadle, au centre), à la tête de la 11e firme de courtage de Manhattan. Le drôle de zig a construit une entreprise qui ressemble à toutes les autres du secteur par sa vocation unique et totale à générer des profits.

L’argent n’a pas d’odeur, ne dort jamais et ne fait pas le bonheur, selon autant d’adages contestables. Par contre, l’argent, surtout le gros argent sale, inspire assez régulièrement des productions culturelles de qualité.

Une part des romans de Zola et de Balzac ne traite que de bidous, en trop ou qui manquent. La très véreuse pièce Glengarry Glen Ross a parfaitement réussi son transfert à l’écran. The Sting décline une jouissive histoire de revanche de petites crapules sur des grandes. Et Wall Street parle (de) Wall Street. « Greed is good », dit une de ses répliques célèbres. L’avidité est le symptôme de notre époque.

The Wolf of Wall Street (2013), adapté des mémoires de Jordan Belfort, concentre la métaphore. La comédie propose un portrait dévastateur de notre société obsédée par le fric, sans morale aucune, en parfaite déliquescence matérialiste. La suite s’écrit maintenant en direct, quotidiennement, à la Maison-Blanche.

Jour de krach

La série Black Monday ne pourra pas éviter les rapprochements avec ce quasi-chef-d’oeuvre de Scorsese. La production diffusée sur Showtime (et relayé par CraveTV) à compter dedimanche traite du même sujet (la Bourse et le capitalisme financier) avec le même ton (grinçant et franchement amoral). On pourrait oser parler de la « Malbête noire » de Wall Street.

L’histoire se déroule en flash-back, sur un an exactement, avant le 19 octobre 1987. Ce jour-là, la Bourse de New York a enregistré la plus importante chute en un seul jour de l’histoire des grands marchés d’action. La désignation « Black Monday », reprise dans le titre de la série, fait directement référence au vendredi noir du krach du 24 octobre 1929 qui avait plongé les États-Unis dans la Grande Dépression.

Les causes complexes, techniques, multiples et combinées de cette chute catastrophique permettent la construction de la fiction avec sa propre version loufoque des faits. La proposition emberlificotée (et les journalistes n’ont vu que les trois premiers épisodes) semble aussi audacieuse que l’idée d’investir dans une compagnie de location de DVD par la poste baptisée Netflix en 1997.

Le récit s’organise autour de Maurice Monroe (irréprochable Don Cheadle) à la tête de la 11e firme de courtage de Manhattan. Le drôle de zig a construit une entreprise qui ressemble à toutes les autres du secteur par sa vocation unique et totale à générer des profits. « Je suis dans cette business pour l’argent, et puis l’argent, et encore l’argent », déclare-t-il à un journaliste.

Comme le veut ce monde macho, ses employés aussi sont mâles (en grande majorité), survoltés, grossiers, vulgaires et « cokés ». Quelques-uns des siens sont afro-américains, comme lui. Ce qui permet un tas de blagues plus ou moins subtiles mais de circonstances, comme quand Mo déclare qu’il veut mettre du « brother » dans Lehman Brothers.

La pochade tourne en partie autour de cette firme sinistrement célèbre. Ken Marino joue les frères jumeaux banquiers en rivalité constante avec tout le monde, et le monde de Mo en particulier. Dans cette lutte sans merci et vraisemblablement fatale pour tous, le rival utilise une nouvelle recrue, le blanc-bec Blair (Andrew Rannells), qui vient d’inventer un algorithme de courtage automatisé.

Dans la caricature

La comédie exagère tellement qu’elle plonge dans la caricature. Il faut accepter cette convention pour l’apprécier. Un rythme accéléré et des dialogues macaroniques complètent la proposition à consommer avec le plaisir coupable de la mode, de la musique et de la culture des délirantes années 1980. Les références rameutent Michael J. Fox, Top Gun (une suite est en préparation) et même Michael Jackson dès le premier épisode.

La reconstitution baigne dans le bling-bling. Les traders portent des bretelles et des montres grosses comme des horloges, déjà. Les femmesse gonflent la tignasse. Mo arbore fièrement une boule afro et une belle moustache. Il conduit une Lamborghini transformée en limousine (une Limbo) qui n’offre que les inconvénients des deux voitures, mais qui en jette, enfin, qui impressionne les parvenus en leur rappelant de manière ostentatoire que son argent lui permet de se payer cette niaiserie exorbitante. Et pour les simplets qui n’ont pas compris, un tableau représentant un requin (noir) orne son bureau.

Photo: Bell Média Andrew Rannells tient le rôle du blanc-bec Blair, nouvelle recrue de la firme qui vient d’inventer un algorithme de courtage automatisé.

Tout le monde se drogue, évidemment. La coke se consomme comme du Coke. Le portrait reprend donc là aussi un des clichés forts du Loup de Wall Street. Par contre, s’il est beaucoup question de sexe, avec des remarques sexistes et vulgaires. On ne voit pas beaucoup de nudité, à l’exception notable d’un employé de la firme qui ose, comment dire, hum, déballer son appareillage sur l’épaule d’un nouveau collègue.

Les producteurs et les créateurs répètent qu’ils n’ont pas voulu idéaliser ce monde objectivement détestable. Ni même voulu présenter une histoire de revanche du Noir paumé sur les Blancs exploiteurs. « Ce n’est pas une polémique autour de l’avidité, a dit le comédien principal. C’est plutôt une manière de dire : regardez ces idiots qui essaient de traverser une période folle quand les gens s’éliminaient entre eux. »

Ouin. On regarde plutôt des surdoués complices d’une période folle. À force de ne pas vouloir dénoncer quoi que ce soit, la série comique se retrouve à ne plus rien dire de sérieux. Au total, on se retrouve avec une farce efficace mais grossière, tellement (et uniquement) au service de sa caricature qu’elle en devient insensée, inutile même.

Il ne s’agit pas de demander le retour d’une sorte de code Hays du XXIe siècle. Personne ne réclame ne serait-ce que la présentation antipathique d’un milieu malhonnête. Seulement, l’éthique et l’esthétique ne font qu’un, y compris en humour. La responsabilité commence dans les rêves, y compris ceux des faiseurs de blagues. Ne dit-on pas que l’humour est la politesse du désespoir ?

Wall Street dénonçait l’avidité. The Wolf of Wall Street l’exposait cyniquement. Black Monday blague à vide et ne semble même plus chercher à comprendre, à exposer ou, pourquoi pas, à moraliser. Dommage.

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Black Monday

Showtime et CraveTV, dimanche, 22 h