«La bombe»: pourquoi Maxime est inquiet

Ancien skinhead néonazi, Maxime Fiset (à gauche) s’appuie sur son passé de jeune radicalisé comme levier pour contribuer aujourd’hui à la prévention de la radicalisation menant à la violence, avec le réalisateur Gabriel Allard-Gagnon.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Ancien skinhead néonazi, Maxime Fiset (à gauche) s’appuie sur son passé de jeune radicalisé comme levier pour contribuer aujourd’hui à la prévention de la radicalisation menant à la violence, avec le réalisateur Gabriel Allard-Gagnon.

Il n’y a pas cinq minutes que le réalisateur Gabriel Allard-Gagnon et l’ancien skinhead néonazi repenti Maxime Fiset discutent de La bombe, leur documentaire sur l’extrême droite québécoise, que déjà ils s’obstinent et se reprennent l’un l’autre gentiment.

Le sujet est chaud, important, mais complexe, et la façon de percevoir et de mettre en lumière ce phénomène mondial qui s’enracine tranquillement au Québec varie selon les expériences de chacun.

D’où les débats d’idées entre les deux hommes. « C’est vraiment tripant ! » assure Maxime, 30 ans, un gaillard au lourd passé qui a retourné sa veste pour devenir employé au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence. Gabriel Allard-Gagnon, à qui l’on doit le docu et le balado T’es où, Youssef ?, s’est rendu compte après s’être plongé dans le sujet que « c’est une forme de guêpier, c’est un sujet qui est très prenant, qui est très proche de nous aussi ».

Le réalisateur résume les divergences entre lui et son acolyte. « Maxime regarde la situation [de l’extrême droite] avec son oeil de théoricien, il voit les choses d’un point de vue global. Moi, j’ai rencontré beaucoup d’individus. Ce que j’en tire, c’est qu’il y a souvent un élan semi-légitime au départ, et les raisons pour lesquelles les gens manifestent dans ces groupes-là sont extrêmement vastes. »

Dans La bombe, diffusé mercredi à Télé-Québec, ces groupes-là sont La Meute, Storm Alliance et à moindre échelle Atalante Québec. Ils y sont décryptés non pas par des experts ou des analystes, mais par Fiset lui-même, fondateur de la Fédération des Québécois de souche, qui, dans son autre vie de jeune radicalisé, a rêvé d’une bombe, celle du titre.

« Au début du projet, on voulait juste faire un film sur l’histoire de Maxime, explique Gabriel Allard-Gagnon. Mais il y avait tellement de liens entre son passé et ce qui se passe dans des groupes de la droite identitaire qu’on s’est dit que le meilleur projet serait une espèce d’analogie ou une comparaison qui justifierait les inquiétudes sur ces groupes-là, qui ne sont pas des groupes monolithiques et qui ont chacun leur niveau de risque de radicalisation. Pour moi, c’est important de dire pourquoi Maxime est inquiet. »

Incubateur

La bombe multiplie les témoignages de proches de Maxime Fiset — des amis, sa mère, son professeur préféré au secondaire. Plus l’histoire avance, plus on découvre un être doux mais stigmatisé, qui trouve des réponses dans la radicalisation.

Le documentaire montre aussi en parallèle Fiset aller à la rencontre des groupes d’extrême droite, qui l’accueillent tantôt avec une main tendue, tantôt avec des insultes.

C’est solidement normal d’être cynique, mais ce cynisme-là, c’est une plaie ouverte et il y a du monde pas tout à fait honnête qui jette des germes là-dedans, des germes de colère, de peur. Et la colère et la peur ensemble, ça peut juste créer de la haine. Et dans ces groupes-là, il ne faut pas se le cacher, même si tous les individus ne sont pas extrémistes, il y a une espèce d’incubateur à haine.

Au coeur de tout ça, il y a les notions de nationalisme et d’aliénation, résume Gabriel Allard-Gagnon. « On comprend que le monde change rapidement », dit-il.

Et porté par des événements importants et très médiatisés, comme le référendum de 1995 ou la commission Gomery, le cynisme ambiant est aussi très fort, souligne Maxime Fiset. « C’est solidement normal d’être cynique, mais ce cynisme-là, c’est une plaie ouverte et il y a du monde pas tout à fait honnête qui jette des germes là-dedans, des germes de colère, de peur. Et la colère et la peur ensemble, ça peut juste créer de la haine. Et dans ces groupes-là, il ne faut pas se le cacher, même si tous les individus ne sont pas extrémistes, il y a une espèce d’incubateur à haine. »

Adorables

En ce sens, La bombe évite de mettre tout le monde dans le même bateau et apporte les nuances qu’il faut. Aussi, le choix des mots a été fait avec minutie, souligne le réalisateur. Le terme « extrême droite » est utilisé une seule fois, précise-t-il, alors qu’il n’est pas question de qualifier les gens de racistes ou de xénophobes.

« L’étiquetage ne fait que renforcer les chambres d’échos, explique Gabriel Allard-Gagnon. Je ne voulais pas que ces gens-là [des groupes d’extrême droite] changent de poste ou qu’ils soient rebutés par le film, je voulais que ça leur parle un peu aussi, et qu’ils comprennent l’incidence de la manière dont ils communiquent leurs craintes. »

L’heure juste, selon Maxime Fiset, c’est aussi que la majorité des membres de La Meute ou de Storm Alliance « sont adorables ». « Ce sont des gens qui pourraient être dans ma famille, ajoute Allard-Gagnon. C’est pas des extraterrestres, c’est beaucoup des madames, des monsieurs avec qui j’aurais pu grandir dans mon village » de Lacolle.

Et la bombe, là-dedans, risque-t-elle d’éclater, littéralement ou pas ? Voilà une question difficile. « Maxime n’a pas fait sauter sa bombe, le Québec n’est peut-être pas assis sur une bombe, et si elle est là, elle ne sautera peut-être pas non plus si les gens commencent à se parler un peu, analyse Gabriel Allard-Gagnon. Mais la conclusion du film, c’est que c’est pas une bombe. J’aimais l’image du feu de racines, qu’on ne voit peut-être pas, mais qui se répand et qui est très difficile à éteindre. »

«La bombe» en balado

En plus du documentaire télé, La bombe compte un volet baladodiffusion de huit épisodes d’une vingtaine de minutes chacun. Alors que le volet télé est porté par Maxime Fiset, c’est Gabriel Allard-Gagnon qui devient le personnage principal du balado, scénarisé par Cédric Chabuel.

« J’ai essayé d’aller voir le plus loin que je pouvais dans ce qu’on appelle l’extrême droite. On commence par les groupes identitaires et on arrive dans ce qu’on appelle l’alt-right », résume Allard-Gagnon.

L’aventure sonore commence au poste de douane de Lacolle, pendant la crise des migrants. « C’est un événement assez charnière, celui qui a enflammé le plus de gens au Québec par rapport à l’immigration », explique le réalisateur.

En tant qu’homme blanc de 35 ans avec une famille et un fond nationaliste, Gabriel Allard-Gagnon se considère comme une sorte de cas type de ceux qui peuvent mordre à l’hameçon des groupes extrémistes. « À partir de ce moment-là, l’expérience, c’est de m’exposer à ça et de vivre un peu l’impact que ça peut avoir […]. Et tout ce que je peux dire, c’est que ça peut être très facile de tomber là-dedans. »

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.

La bombe

À Télé-Québec, mercredi à 20 h. Le documentaire est suivi d’une discussion aux Francs-tireurs à 21 h.