Les messagers du désastre

Le prolifique pilote automobile Bernd Rosemeyer a, pendant sa carrière, tellement plu aux nazis qu’il a été nommé dans les SS.
Photo: TV5 Le prolifique pilote automobile Bernd Rosemeyer a, pendant sa carrière, tellement plu aux nazis qu’il a été nommé dans les SS.

C’est un morceau de l’histoire d’un indicible désastre, un pan d’une insondable tragédie que ceux qui ont contribué à la tisser auraient souhaité tellement autre, cette histoire, annonciatrice d’une ère nouvelle, tellement parfaite. C’est le récit des instruments de la haine, de la déraison, du bruit et de la fureur d’un monde malade qui refusait d’apprendre la terrible leçon du passé. C’est la trame de destinées qui mèneront, en une longue chute, à l’échec, à la faillite, à la mort.

Quand les nazis arrivent au pouvoir en Allemagne en 1933, ils ne tardent pas à construire l’édifice dans lequel leur sordide et brutale dictature pourra prendre ses aises. Déjà, ils ont pu en poser quelques fondations dans un pays humilié par une guerre absurde perdue, par un arrangement entre vainqueurs qui l’étouffe et par une crise économique qui a achevé de le mettre à genoux, exsangue.

Dans le documentaire Les champions d’Hitler, Jean-Christophe Rosé et Benoît Heimermann entreprennent de donner un visage à certains personnages du sport et de sa périphérie que le régime a placés en vitrine pour polir son image et essayer de faire croire pendant un temps qu’il ne courait pas tout droit à la catastrophe.

Dans la hiérarchie national-socialiste, Joseph Goebbels, ministre de l’« Illumination » et de la Propagande, est le premier à saisir l’importance du sport, qui permet de« façonner la jeunesse » et de « tremper le caractère », des atouts essentiels dans une nation qui se cherche désespérément. Il s’adjoint les services de Hans von Tschammer und Osten, qui aura pour mission de radicaliser les clubs sportifs — sous la croix gammée, tout le monde —, d’en expulser les juifs et de les réserver aux jeunes de race pure, « et s’ils sont blonds, mieux encore. Aryens ou bons à rien, tel est le slogan ».

Il y a Max Schmeling, le champion boxeur qui se couvre de gloire en expédiant au tapis le grand Joe Louis en 1936. Mais deux ans plus tard, dans le même Yankee Stadium de New York, l’« uhlan noir du Rhin » trouvera à qui parler et se fera terrasser par Louis dès le round initial. Schmeling tombera vite dans l’oubli.

Il y a la redoutable montagne Nanga Parbat, haute de plus de 8000 mètres, que des équipes allemandes tentent en vain de conquérir à quelques reprises (l’Everest étant situé en territoire contrôlé par les Britanniques, on se tourne ailleurs dans la chaîne de l’Himalaya, « aux confins de laquelle les nazis situent le berceau de la race aryenne et de l’excellence perdue ». En 1937, une expédition doit composer avec du très mauvais temps et une avalanche s’abat sur elle. Bilan : 16 morts.

Il y a Bernd Rosemeyer, le prolifique pilote automobile qui a réussi à franchir le cap des 400 kilomètres/heure et qui a pendant sa carrière tellement plu aux nazis qu’il a été nommé dans les SS. En janvier 1938, à 29 ans, Rosemeyer tente encore de repousser les limites quand son bolide quitte la route. Il est tué sur le coup.

Il y a Ernst Udet, l’as aviateur versé dans les démonstrations spectaculaires. Il défie constamment la mort avant de se faire désavouer par Hermann Göring et de se tirer une balle dans la tête.

Il y a le monumental dirigeable Hindenburg, merveille de technologie. Il va plus vite et est plus confortable que tout autre engin du genre jusqu’à ce qu’il explose au-dessus du New Jersey en 1937. 35 morts.

Il y a les Jeux olympiques de 1936, d’hiver à Garmisch-Partenkirchen et d’été à Berlin. Cinq ans plus tôt, le Comité international olympique avait choisi d’octroyer les JO à l’Allemagne, encore sous la république de Weimar, afin de l’aider à se remettre d’aplomb. Paradoxalement, au début, Adolf Hitler ne croyait pas à cette entreprise, considérant que l’olympisme moderne était « l’invention de juifs et de francs-maçons ». Il finira par se laisser convaincre.

Et Berlin 1936, c’est notamment Luz Long, le sauteur en longueur qui devra se contenter de la 2e place derrière Jesse Owens, le Noir américain quatre fois champion venu esquisser l’ineptie de la doctrine nazie. Long ira plus tard au casse-pipe et n’en reviendra pas, tué au combat en Italie en 1943.

Et il y a Leni Riefenstahl, la cinéaste qui tirera tant d’images léchées de la grandeur national-socialiste et des corps en mouvement, tout en se gardant bien de montrer que Long et Owens avaient développé un solide lien d’amitié.

Une à une, les pièces tombent, jusqu’à l’effondrement total. En 1936, on avait institué le relais de la flamme olympique depuis la Grèce : on voulait donner l’impression que le berceau d’une civilisation en rejoignait un autre et que « tous les chemins mènent à Berlin ». On ne soupçonnait pas que, quelques années plus tard, ces chemins seraient ceux qu’emprunteraient les tanks ennemis pour l’assaut final.

Les champions d’Hitler

TV5, les lundis 5 et 12 décembre, 22 h