C’était le 15 novembre au soir

À sa sortie en juin 1977, le film de Hugues Migneault faisait salle comble pendant un mois à l’Outremont.
Photo: Films d'Aujourd'hui À sa sortie en juin 1977, le film de Hugues Migneault faisait salle comble pendant un mois à l’Outremont.

Denise Filiatrault sautait partout. À côté d’elle, Doris Lussier, vêtu d’un complet doré et d’un chandail à col roulé mauve, avait le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Sur scène, à mesure que le déroulement de la soirée électorale progressait, les nouveaux élus du Parti québécois affluaient, les uns à la suite des autres. C’était il y a 40 ans, le 15 novembre 1976. Et c’était là le coeur vibrant d’un documentaire superbe, injustement tombé dans l’oubli, et intitulé tout simplement 15 nov.

Huit équipes de cinéma avaient filmé les préparatifs de campagne entourant ce moment décisif. René Lévesque était suivi de près. Gérald Godin aussi. On voit d’ailleurs ce dernier à plusieurs reprises, en compagnie par exemple de son ami Gaston Miron ou de l’éditeur et poète Michel Beaulieu. « Quand on parle de choses vraies aux Québécois, dit-il, ils lâchent Yogi Bear, Serge Bélair et [Roger] Taillibert. »

Le réalisateur Hugues Mignault se souvient des conditions de ces tournages. « On avait récupéré de la pellicule un peu partout. Des restes de toutes sortes, à l’Office national du film comme ailleurs », explique-t-il à l’heure où ce rare et exceptionnel document est projeté à nouveau.

Dans 15 nov, on entend la lecture d’éditoriaux de l’époque, patiemment articulés par des voix radio-canadiennes. Celui par exemple de Roger Lemelin, le père de la famille Plouffe. Lemelin écrit dans La Presse qu’il vaut mieux continuer de suffoquer dans la Confédération canadienne que d’être étranglé dans un nouveau projet québécois. À la veille des élections, il se dresse « contre le socialisme québécois », tout en admirant les talents de communicateur de René Lévesque.

Une soirée hors de l’ordinaire

Ce 15 novembre 1976, il y a 555 candidats en lice et 110 sièges à pourvoir. Les électeurs se rendent un à un aux urnes de 9 h à 19 h.

Au matin, René Lévesque se voit demander des commentaires sur les Expos de Montréal. La campagne électorale a duré 28 jours. Lévesque a l’air fatigué, porté néanmoins par cette erre d’aller que l’on nomme volonté. Comment allez-vous, M. Lévesque ? « Pas trop magané, sauf la gorge », dit-il.

Du studio 42 de Radio-Canada, la voix de l’animateur Bernard Derome fait figure de baromètre électoral. C’est elle qui décrète que les carottes sont cuites pour le premier ministre Robert Bourassa, battu dans sa propre circonscription par le journaliste-poète Gérald Godin. Celui-ci dit : « Il était si petit qu’on en oubliait même ses qualités. » René Lévesque montre plus de hauteur en remerciant l’ancien premier ministre d’accepter la défaite honorablement. Bourassa, toujours un peu terne, vient de demander publiquement aux milieux économiques « d’avoir une réaction réfléchie ».

C’est une soirée électorale que nous montre ce documentaire. Bien sûr, ces soirées se ressemblent. Mais il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas percevoir dans celle-ci quelque chose en dehors de l’ordinaire. Le Parti québécois a tout juste huit ans. Il est soudain porté au pouvoir par un élan populaire qui apparaît patent, ne serait-ce qu’en comparant les locaux de campagne du PQ avec ceux, lisses et technocratiques, de l’appareil du Parti libéral.

Dans sa circonscription, Gérald Godin dit : « La poésie a joué un grand rôle dans Mercier. » Ses opposants ont distribué, explique-t-il, un extrait d’un poème où il y avait une enfilade de sacres et de jurons, en prenant soin de ne conserver que cette portion du texte. Et Godin de le lire au complet, en commentant au besoin les vers :

« Par les coquerelles du parlement

les crosseurs d’élections 

les patineurs de fantaisie

les tarzans du salut public 

j’ai mal à mon pays 

par les écrapoutis d’assemblée nationale 

les visages de peau de fesse 

les toutounes de la finance 

les faux surpris de McGill 

j’ai mal à mon pays »

   

Il est rare de voir l’élan premier d’un nouveau gouvernement se faire sur l’analyse publique d’un poème…

À 20 h 40 ce soir-là, la voix de Bernard Derome se fait entendre : « Radio-Canada prévoit un gouvernement majoritaire du Parti québécois. »

Le cinéaste Pierre Perrault, tout en joie, parle devant la caméra : « Je pense qu’on ne vient pas de gagner une élection, mais de gagner la permission qu’on s’est donnée de commencer un pays. »

Jacques Parizeau, très calme, dit en anglais à ceux qui craignent une fuite de capitaux :« Personne ne va partir, allons. Ce n’est pas une république de bananes. » Et Godin, lui, affirme que le projet d’indépendance est d’abord un projet culturel. Et il a tout de suite une mise en garde : « Suivez-nous. Empêchez-nous de devenir un vieux parti. »

À sa sortie en juin 1977, le film faisait salle comble pendant un mois à l’Outremont. Roland Smith, le programmateur à l’époque, affirme qu’il avait fallu ajouter des chaises… Quarante ans plus tard, le film sera à nouveau présenté.


1976, pendant et après

Le 15 novembre 1976, à 20 h 40 précises, Radio-Canada annonçait que le Parti québécois formerait le prochain gouvernement et qu’il serait majoritaire. Cette journée toute particulière, qui a changé la face du Québec, a fait l’objet d’un documentaire de Carl Leblanc et Luc Cyr tiré de la fort bien faite série 24 heures pour l’histoire. À voir ou à revoir pour se replonger dans l’histoire.

15 novembre 1976, 20 h 40, mardi à 20 h sur ICI RDI.

Marie Grégoire est allée à la rencontre de diverses personnalités pour voir de quelle manière les rêves de la population ont évolué en quarante ans depuis l’élection qui a porté le PQ au pouvoir pour la première fois. Son documentaire s’attache à décrire ce qui inspire et fait bouger le Québec d’aujourd’hui à travers le regard des acteurs politiques et sportifs de l’époque, mais aussi d’observateurs présents.

De 1976 à 2016, les Québécois, mercredi à 20 h sur ICI RDI.

15 nov

À Québec, le 14 novembre au Musée national des beaux-arts ; à Montréal, le 15, au théâtre Outremont ; à Sherbrooke, le 16, à la Maison du cinéma ; et à Trois-Rivières, le 17, au Tapis rouge.