Après «Borgen»

«Borgen, une femme au pouvoir (2010-2013)», série télévisée qui a attiré au petit écran le cinquième de la population du Danemark le dimanche soir
Photo: ARTV «Borgen, une femme au pouvoir (2010-2013)», série télévisée qui a attiré au petit écran le cinquième de la population du Danemark le dimanche soir

Quand c’est fini, ça recommence. L’équipe de création derrière le mirobolant et mondialisé succès de la série politique Borgen, une femme au pouvoir (2010-2013) développe un nouveau projet autour de la place de la religion dans la société danoise actuelle.

Qui a dit qu’il fallait, comme ici, tout miser (ou presque) à la télé sur les drames familiaux ?

« C’est une série sur la famille d’un pasteur. Au Danemark, comme au Québec, nous ne croyons plus beaucoup, alors cette production va nous aider à explorer ce que croire peut vouloir dire encore aujourd’hui », explique au Devoir Camilla Hammerich, productrice en chef de la radiotélévision publique du Danemark, appelée là-bas DR, abréviation de Danmarks Radio. C’est elle qui a dirigé les créateurs de Borgen. C’est elle qui pilote la nouvelle production religieuse dont le titre anglais de travail est Riders on the Storm.

Cette nouvelle fiction, comme les précédentes, par exemple Forbrydelsen (The Killing, 2007-2012) ou Bron/Broen (The Bridge, depuis 2011), découle de quelques principes qui guident tous les choix de production de la DR. Le premier est tout simple : le scénariste est roi. « L’idée de la série doit venir de l’auteur, dit la productrice. Les autres artisans et artistes demeurent au service de sa vision. »

Photo: ARTV Une scène de la série télévisée suédo-danoise «Bron/Broen» diffusée depuis 2011.

L’autre ancrage fondamental concerne le service public. Toutes les émissions de la DR, y compris les fictions, doivent instruire la population danoise. « Nous avons l’obligation de divertir et d’éduquer en même temps, explique la productrice. C’est dans notre Constitution. Les histoires que nous développons doivent donc être intéressantes et attirantes, mais en plus, peu importe leur sujet, que ce soit des histoires de police, d’hôpital ou de justice, elles doivent éduquer le public, lui apprendre quelque chose. »

Là encore, la leçon porte jusqu’ici. Radio-Canada doit aussi divertir, informer et éduquer, mais sans obligations, disons, transversales.

Borgen définit un cas type. À la base, cette série renseigne sur le fonctionnement des gouvernements de coalition du petit pays de 5 millions d’habitants. La première ministre Birgitte Nyborg, présidente du parti centriste, doit multiplier les tractations et les concessions pour garder le pouvoir et l’utiliser.

« C’est une série sur le système démocratique danois, précise Mme Hammerich. C’est presque de la télé scolaire, mais intéressante, avec un problème développé par épisode. Une de nos nouvelles série intitulée Begrag (Follow the money) parle des crimes financiers et du secteur de l’énergie. »

Des exemples à suivre

Mme Hammerich était à Montréal la semaine dernière pour participer au colloque Le risque en série de l’UQAM et de la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma (SARTEC). Le jour de l’entrevue, elle planifiait voir la maison de son idole, Leonard Cohen, sur le Plateau-Mont-Royal.

« J’ai rencontré des professionnels formidables au Québec. Je comprends qu’ils souhaitent produire plus de qualité. Je viens du Danemark et nous avons eu plusieurs succès internationaux tout en venant d’une zone linguistique très petite. J’espère donc avoir inspiré quelques idées ou personnes. J’imagine que c’est précisément pour cette raison qu’on m’a invitée. »

Quand les ventes ont été réalisées en France, au Canada, partout, nous avons compris la leçon: en traitant le local, on peut devenir mondial

 

La DR, officiellement appelée en anglais la Danish Broadcasting Corporation, est l’équivalent de CBC/RC. La constellation médiatique danoise compte cinq chaînes radios et six réseaux de télé. Ces médias publics se financent par une redevance touchant l’ensemble des appareils de réception, y compris les téléphones et les ordinateurs. La contribution par personne oscille autour de 600 $ par année, soit un peu moins du double par rapport au Canada, même en comptant les 75 millions supplémentaires injectés cette semaine parle premier budget libéral.

La chaîne généraliste pour laquelle travaille Mme Hammerich diffuse sans publicités. Une autre généraliste, avec pub, reçoit moins de subventions. « Les Danois regardent beaucoup la télé danoise, mais aussi les productions américaines ou britanniques. Borgen a attiré le cinquième de la population le dimanche soir. J’imagine que notre population aime se voir à l’écran. »

La production entièrement et totalement ancrée dans la réalité du royaume, de sa capitale et même du château (Borgen) où siège le pouvoir, a aussi trouvé des audiences partout dans le monde. Borgen a été vu dans environ 80 pays. Forbrydelsen (The Killing) a été vu dans 150 pays, sans compter le remake américain, lui aussi très diffusé.

Marché local et transnational

Une étude récente du Journal of Popular Television a décortiqué cette fortune. Elle repose sur plusieurs facteurs, dont une volonté ferme de créer des productions de qualité qui plaisent sur le marché local tout en trouvant leur niche dans une télé de plus en plus transnationale, y compris quand il faut attirer des coproducteurs étrangers.

« Le succès mondial de Borgen a été une surprise totale pour nous. The Killing avait déjà connu une belle réussite. Cette série policière a été tournée en collaboration avec des producteurs allemands. J’ai donc offert à mon patron de trouver de l’argent allemand pour réaliser Borgen. Il m’a répondu qu’une série sur les coalitions politiques danoises ne voyagerait nulle part. Il m’a dit qu’au mieux elle intéresserait la Suède, la Norvège et peut-être l’Islande. Alors je n’ai pas cherché de partenaires allemands et nous avons réalisé la série en gardant l’oeil sur la réalité danoise et le marché danois. Quand les ventes ont été réalisées en France, au Canada, partout, nous avons compris la leçon : en traitant le local, on peut devenir mondial. »

La règle vaut partout. Le film et la série de police Fargo s’incarnent dans la réalité hyperlocale du Minnesota. « Pour Borgen, il y a la barrière de la langue en plus. Au fond, les gens s’intéressent moins au système politique qu’à la vie du personnage principal, une femme forte qui doit trouver un équilibre entre sa vie professionnelle et sa vie privée. »

La leçon danoise se pose aussi par rapport aux productions américaines qui finissent par formater mondialement les attentes. « Les États-Unis produisent à leur façon et le font très bien, conclut Camilla Hammerich. Leurs productions arrivent d’énormes studios. Elles coûtent des fortunes. Nous, nous avons développé d’autres façons de faire depuis plus de 20 ans. C’est ce que je souhaite à la télé québécoise. C’est ce que j’ai dit aux créateurs formidables que j’ai rencontrés ici : pour s’exporter, votre télé devrait miser sur ses histoires et ses façons de faire. »

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Une télé trop consensuelle?

Le téléroman (on ne peut pas parler de série télé) L’Auberge du chien noir terminera sa course sur ICI Radio-Canada en mars 2017 après 376 épisodes étalés sur 15 saisons. La question de base, ce n’est pas pourquoi il a fallu temps de temps pour débrancher cette production futile, mais bien pourquoi elle a trouvé sa place dans la grille du service public.

« Notre télé n’est pas assez audacieuse », répond Germain Lacasse, professeur associé à l’Université de Montréal en études cinématographiques. Il était au même colloque que la productrice Camilla Hammerich, du Danemark, comme le journaliste du Devoir. « Les risques sont rares. Bunker était assez osé, mais ça date. Les Bougon aussi. François Avard était aux scénarios comme il continue d’innover régulièrement, par exemple avec Les beaux malaises. Mais notre télé est beaucoup trop consensuelle. Comme notre cinéma d’ailleurs. Je ne boude pas la créativité de nos artistes. J’observe qu’on reste trop dans les mêmes ornières. On fait dans le mélodrame sans jamais aborder des sujets plus politiques. Je suis plutôt anarchiste et j’aimerais bien par exemple une série sur la grève étudiante de 2012. Trop souvent, on s’égare dans le pathos et le mélo au lieu d’aller vers des choses explicitement politiques. Je ne veux pas que ça, mais si on n’en fait jamais, qu’est-ce qu’on réveille ? Notre télé ne dérange pas, ou très rarement. Et si la télé publique ne dérange pas, je trouve qu’elle ne joue pas son rôle. »
2 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 26 mars 2016 18 h 06

    Dans la capsule: "une télé trop consensuelle" tout à côté de l'article

    le professeur Germain Lacasse émet une opinion, un commentaire à l'effet que
    "...comme le cinéma, la télé est, ici, beaucoup trop consensuelle...on reste trop dans les mêmes ornières...On fait dans le mélodrame sans jamais aborder des sujets plus politiques." et il donne en exemple: possibilité de créer une série sur la grève étudiante de 2012. Un sujet à aborder politiquement, socialement etc...

    Un film ou une série qui réveillerait nos concitoyens emprisonnés dans le mélodramatique...à perpétuité... et les éveillerait à une prise de conscience...
    des objectifs sociaux , politiques, économiques, environnementaux, etc etc, sur lesquels le Québec devrait et doit se pencher et plancher...et ça presse!

    Bravo Pr Germain Lacasse...
    À l'exemple du Danemark...on doit faire du cinéma, de la série télévisée avec un contenu tout autant créatif qu'instructif.

  • Micheline Ferron - Abonnée 28 mars 2016 13 h 51

    Scénaristes québécois, regardez la télé !

    J'ai entendu, à la radio, deux scénaristes québécois chouchous de Radio-Canada, avouer qu'ils ne regardaient pas les séries venues d'ailleurs. Pour ne pas être influencés ?? Ils devraient plutôt les étudier pour nous proposer des séries à la hauteur de nos attentes.

    Les téléspectateurs québécois, eux, regardent ces séries et sont en mesure de faire des comparaisons ! M. Lacasse a raison. Je pense que la place accordée aux mélodrames invraisemblables et hyper-dramatiques est incompréhensible en 2016. J'ai l'impression que la télé d'ici s'inspire encore du théâtre au lieu de faire de la vraie télé. Heureusement, il y a quelques exceptions.