Le huitième art sans son double

Une scène des Beaux malaises, l’émission humoristique acclamée autant par le public que par la critique
Photo: Groupe TVA Une scène des Beaux malaises, l’émission humoristique acclamée autant par le public que par la critique

La télévision serait entrée dans un nouvel âge d’or, le troisième si les comptes sont bons, après deux périodes hypercréatives dans les années 1960 et 1980. L’eldorado actuel et mondialisé se concentre dans les séries comme The Sopranos, Six Feet Under, The Wire ou, plus récemment, The Affair, Borgen, Les revenants, Les beaux malaises et 19-2. Non, le Ti-Mé Show ne semble pas du lot…

Tant mieux, et il n’y a probablement que quelques intellos indécrottablement bouchés pour ne pas le reconnaître. Tant pis pour eux.

Normalement, ce mouvement de qualité devrait s’accompagner d’une réflexion à la hauteur. Un peu comme la formidable poussée des arts de la scène au Québec à la fin du siècle dernier (Lepage, Marleau, Lock, Chouinard, jusqu’au Cirque du Soleil) a stimulé les essais savants et les couvertures médiatiques éclairantes. Est-ce le cas ? Vit-on un âge d’or de la critique télé ?

« Autant le discours universitaire est en train de se développer en France et s’est développé aux États-Unis, autant le discours critique médiatique ne suit pas au Québec, tranche Pierre Barrette, professeur de l’UQAM spécialiste de la télévision. Il n’y a pas vraiment d’espace dans nos médias pour des productions réflexives et critiques, sérieuses et constantes. »

Il propose un parallèle avec d’autres arts et leur double. Le jour de l’entrevue, les journaux montréalais diffusaient les critiques sur Samson et Dalila, dernière production de l’Opéra de Montréal. Les préposés au sens des journaux ont sorti le marteau et tapé fort dans le tas.

Le jeu de massacre (ou de jubilation) se répète souvent dans les articles sur d’autres arts alors que la critique télé se réduit à la minime portion. Mea-culpa. Au Devoir, comme ailleurs, il se publie d’ailleurs plus de critiques sur le théâtre, sur la danse ou sur la musique que sur la télé.

« Je suis fasciné par la façon très contrastée de parler du cinéma et de la télévision, le cinéma ayant acquis ses lettres de noblesse depuis longtemps, ajoute Pierre Barrette. On parle bien du 7e art. Depuis quelque temps, on commence à parler du 8e art à propos de la série télé. On s’entend : vous, les critiques, vous faites du bon travail. Le problème, c’est la place qu’on vous donne et le travail qu’on vous demande de faire, le genre dans lequel on vous confine et qui pousse à la schizophrénie. »

Pardon ? À la schizophrénie ? « On vous demande d’être à la fois critique, commentateur et chroniqueur d’humeur, diagnostique le docteur en télévision, qui a pratiqué la critique télé sur le blogue Hors champ. Il vous faut faire un peu de tout : couvrir les conférences de presse, parler des séries plus pointues étrangères et évaluer la qualité des prestations à La voix. On vous demande de parler télévision de manière générale et équivalente pour tous les genres. Ça débouche sur un fourre-tout qu’il ne faut pas prendre pour de la véritable critique. »

De quoi?

On recule et on recommence alors : de quoi parle-t-on au juste ? L’intellectuelle Catherine Voyer-Léger vient de publier Métier critique (Septentrion) pour faire le point sur cette fonction dans la culture et la société. « La critique idéale repose sur trois démarches : la présentation de l’oeuvre, sa contextualisation et son jugement », résume-t-elle en ajoutant un autre élément essentiel. « La parole esthétique est une parole publique. Ce faisant, c’est un vecteur d’idées et d’idéologies qui peut et qui doit être interrogé et décortiqué. »

Et pour la télévision ? « Tout ça est encore plus vrai de la télé, qui est un vecteur tellement puissant, répond la critique de la critique. En même temps, je me suis longtemps demandé si j’allais inclure la critique télé dans mon essai. C’est un produit culturel à part, un peu comme la critique de l’humour, un autre produit grand public. De manière générale, au lieu de l’analyse et du jugement, on a des chroniques dont le mandat ne ressemble pas aux autres chroniques. Les journalistes spécialisés sont donc très peu dans l’analyse, dans l’approche sociocritique, comme on le dit en littérature. »

Comme le professeur Barrette, elle note alors que ce choix contraste avec la richesse du contenu, tant du point de vue du sens que dans une perspective esthétique. « La réflexion qui comprendrait la télé dans toute sa portée se manifeste parfois dans les périodiques ou encore dans les autres sections médiatiques, quand les critiques de cinéma ou de littérature s’en mêlent par exemple. On est alors dans la démarche quasi universitaire, mais rien n’empêcherait les quotidiens de les reprendre pour s’interroger à leur tour sur la portée de la création télévisuelle. Que dit la télé de nous finalement ? Et comment le dit-elle, en matière de forme ou de narrativité ? »

Et pourquoi?

D’accord. Mettons. Tant pis pour moi et pour nous, mais pourquoi ? Pourquoi la télé a-t-elle droit à ce traitement de faveur (ou de défaveur, comme l’on voudra) ?

Catherine Voyer-Léger met l’accent sur l’intérêt du public. « Porter un regard critique sur un objet de culture populaire, ce serait mépriser le peuple, dit-elle. On en revient à un discours anti-analytique, à l’anti-intellectualisme, même si j’aime moins cette expression. On vit le même rapport de temps en temps avec le cinéma. Mais avec la télé, c’est systématique. »

Elle note que l’émission spécialisée d’Artv C’est juste de la TV, avec toutes ses qualités, autodénigre sa perspective critique jusque dans son titre. Elle rappelle les drames collectifs autour du Bye Bye.

La preuve du statut un peu à part de la télévision vient évidemment d’être à nouveau fournie au sujet du Ti-Mé Show de Claude Meunier à ICI Radio-Canada Télévision. Pour une fois, nous, les cryptocritiques, nous sommes déchaînés. La réplique venue du milieu comme d’un certain public a donc lancé des accusations dans le sens du mépris.

« Je trouve que les critiques faites à l’endroit de Claude Meunier sont tout à fait justifiées et même qu’on y va avec le dos de la cuillère, dit finalement le professeur Pierre Barrette. Ce qu’il fait depuis 15 ans est tellement mauvais que rétrospectivement ça nous force presque à nous demander si La petite vie était si bonne que ça. J’ai fait l’exercice. Je suis retourné voir des épisodes. Dans le fond, c’était sexiste et âgiste. On l’acceptait à cause du second degré. Mais l’était-ce tant ? »

Cinq blogues sur la télé à suivre selon Pierre Barrette

Beet.TV : www.beet.tv

The Futon Critic : www.thefutoncritic.com

The TV Addict : www.thetvaddict.com

Winckler’s Webzine : martinwinckler.com

Comprendre la télé : comprendrelatele.blog.lemonde.fr