Le tablao bienveillant de Montréal

En parallèle avec la tenue de quelques cours estivaux, Rocío Vadillo cherche de nouveaux lieux sur mesure pour les performances.
Photos Valérian Mazataud Le Devoir En parallèle avec la tenue de quelques cours estivaux, Rocío Vadillo cherche de nouveaux lieux sur mesure pour les performances.

Avec sa cadence fracassante de talons cloutés et de paumes en sueur, la culture andalouse résonne ici et là dans la métropole. Malgré le silence de deux ans d’arrêt forcé, le flamenco reprend ses droits sans avoir perdu de son lustre originel. L’ingéniosité et le charisme de ses ambassadeurs et ambassadrices ont agi comme un bouclier face à la crise sanitaire. «Le Devoir» s’est entretenu avec l’une d’entre elles, Rocío Vadillo, chanteuse et danseuse, qui transpose ses codes à la dimension montréalaise.

À l’instar de ses pairs espagnols du flamenco, le mouvement s’inscrit à même les « lignes de vie » de Chiíto, diminutif de Rocío. Enfant à Cordoue, en Andalousie, elle a été initiée par sa grand-mère au « fandango », l’espace de danse de tous les possibles. À la fois théâtre d’insultes et de louanges. « Il faut savoir que le flamenco fut un art surveillé durant le règne de la dictature de Franco. Il s’agissait d’une forme d’exutoire populaire de critique du régime par le double sens des paroles », souligne celle qui revisite son imaginaire sud-espagnol lors de ses transes sur scène.

D’une crise à l’autre

Après un passage à Paris, la jeune femme a posé ses pénates à Montréal, il y a quatre ans. « À cause de la crise économique en Espagne, la situation des artistes est devenue précaire. On assiste depuis quinze ans à leur sortie du pays. » Rocío retrouve ici un nombre impressionnant de compatriotes autour desquels créer une communauté flamenca. Une ville à la hauteur de son désir de concrétiser ses créations, en compagnie de musiciens et d’artistes extraordinaires. Cela s’avérait une idylle jusqu’à l’imparable épisode pandémique.

Rude souvenir pour la professeure de danse flamenco. Soudainement, impossible d’enseigner dans l’une ou l’autre des écoles où elle transmet son feu andalou, entre autres au Collège Sainte-Anne au programme collégial danse-études pour des filles de 13 et 14 ans. L’unique voie, inhabituelle : les cours en ligne. Pour la maman de trois enfants, développer ce format dans un environnement restreint n’allait pas de soi. Néanmoins, Rocío réussit à offrir de telles séances dans son décor du quotidien et, ainsi, esquiver le gouffre économique et psychologique. En quatre ans d’enseignement sur l’île, son bassin d’élèves lui demeure fidèle, avec quelques départs qui se justifient, dans la philosophie nomade de l’artiste. Elle insiste pour rester en communion avec chacune de ses danseuses en herbe. « Donnez-moi de vos nouvelles, même si vous allez danser ailleurs ! Connaître plusieurs maîtres de flamenco constitue une expérimentation à laquelle je me suis prêtée », se remémore-t-elle, candide.

Les cahiers du nomadisme

 

La crise sanitaire mondiale déclenchera chez Chiíto une reprise d’écriture de chansons. Une muse qui lui trottait dans la tête, au fil de ses voyages des quinze dernières années. Inscrites méticuleusement dans ses cahiers de notes, ses chansons ont voyagé partout avec l’artiste. En partant de sa chère Andalousie, ces compositions ont ensuite pris la route vers Madrid et la Ville Lumière pour arriver à destination de Montréal. C’est ainsi que la pièce Entre Cartones émergera, enrobée de la guitare de son acolyte Jheinsen Montalvo. « Enfermée par la pandémie, je me suis remise à composer des chansons sur l’époque où je vivais à Paris. Quand je prenais le métro, je voyais un vieux monsieur sur un carton, très bien habillé avec son bâton, et je me questionnais : est-il là de son plein gré ? On a tendance à baisser le regard dans l’inconfort », exprime la sensible morena. Un vidéoclip fut réalisé dans les rues de Montréal pendant cette parenthèse loin de la scène.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Inépuisable, Rocío prépare sa rentrée avec une offre de cours et de prestations sous son nom d’artiste Chiíto.

En revenant graduellement dans l’enceinte du studio de danse où elle est reine, Rocío Vadillo ressent une vive surprise. Comme un rendez-vous galant mis sur pause. Le 25 juin dernier, au Café Kawalees — rare cabaret culturel d’inspiration arabe —, elle retrouvait ses complices du Cabaret Flamenco de Montréal, le chanteur Fernando Gallego Torres, originaire de Cadix, et une nouvelle voix prometteuse, Chicha. Avec comme trame géographique Cordoba, Cadiz y America, la fratrie se jouait des heures sombres de la crise.

Défricher les sols

 

Inépuisable, Rocío prépare sa rentrée avec une offre de cours et de prestations sous son nom d’artiste Chiíto. En parallèle avec la tenue de quelques cours estivaux, la jeune femme cherche de nouveaux lieux sur mesure pour les performances. Une quête en soi, dans une ville où l’on compte à peine une dizaine d’espaces appropriés au fracassant art. Alvaro Echanove, artiste flamenco et représentant du Cabaret Flamenco de Montréal — organisme phare de promotion depuis une décennie —, explique « l’enjeu du sol ». « Les souliers à clous risquent d’abîmer les planchers et les gérants de salle sont frileux. » Il évoque une certaine méconnaissance de l’art flamenco dans sa manifestation brute andalouse. « Beaucoup de gens confondent trop souvent la rumba ou amalgament les Gypsy Kings à notre flamenco. Il s’agit d’un art nécessitant un intérêt aux formes et à son histoire dont la connaissance tombe dans l’exotisme ! Le flamenco ne se résume pas à aller dans la foule et à faire taper des mains… »

Tel un brasier, les nuits du flamenco ne s’éteindront jamais à Montréal, selon les deux acolytes. Art universel, ce véhicule d’émotions extrêmes, de la joie, du chagrin d’amour et de la détresse, fascine les Québécois jusqu’à la capitale nationale. Porte-étendard du mouvement flamenco, Michelle Fortin respire l’art andalou depuis les années 1990. Avec ses élèves de Flamenco Duende, elle s’apprête à offrir une prestation d’envergure au festival MondoKarnaval, le 3 septembre à ExpoCité. « Parmi les 45 pays représentés, nous allons représenter l’Espagne. Il s’agit d’un défilé coloré et animé le long d’un parcours dans les rues de Limoilou, avec des arrêts pour des miniprestations de quelques minutes. Un peu comme au Carnaval de Québec… », précise l’artiste éprise de sevillanas et de tango flamenco. On dénombre trois écoles de danse flamenco à Québec.

De son côté, Rocío donnera des cours de danse et de chant dès le 23 août à l’école Ballet Divertimento. L’artiste médite sur le sens du flamenco, selon la psychologie du peuple québécois. « La force du flamencopermet d’extérioriser tant de vibrations. C’est un formidable vecteur pour s’énerver socialement dans une forme d’acceptation, sans tabou. Ici, on a tendance à éviter cette énergie conflictuelle qui est pourtant saine », souligne celle qui louange le tablao sous ses pieds montréalais.

Les lieux de rendez-vous du flamenco à Montréal et à Québec

Club espagnol de Québec : 4388 boulevard Saint-Laurent, Montréal

Casa Galicia : 2087 rue Saint-Denis, Montréal

Cabaret culturel Kawalees : 5175-A avenue du Parc, Montréal

Flamenco Duende : 855 avenue Holland, Québec



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