«Rapture», le retour de Dave St-Pierre

Le chorégraphe Dave St-Pierre (au centre avec une casquette) en compagnie des interprètes-créateurs de l’œuvre collective «Rapture», ici dans leur studio de répétition
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le chorégraphe Dave St-Pierre (au centre avec une casquette) en compagnie des interprètes-créateurs de l’œuvre collective «Rapture», ici dans leur studio de répétition

Après cinq ans d’absence, le chorégraphe Dave St-Pierre revient avec une toute nouvelle création : Rapture. À la demande de Fierté Montréal et en partenariat avec l’entreprise pharmaceutique Gilead, cette pièce rend hommage aux millions de personnes tragiquement décédées du sida à travers le monde. Incarné par une dizaine d’interprètes, Rapture évoque aussi les luttes actuelles de la communauté LGBTQ2S+, met en avant les minorités invisibilisées et dénonce les violences qu’elles subissent encore aujourd’hui.

« Je me suis retrouvé comme dans mes débuts, où il fallait tout expliquer, bâtir de nouveaux liens… » explique Dave St-Pierre. Après avoir dit oui à la proposition de Fierté Montréal concernant l’élaboration d’une nouvelle création, il a décidé de s’entourer de collaborateurs et collaboratrices avec qui il n’avait que peu ou pas du tout travaillé. « J’me suis dit : “Tant qu’à embarquer dans un projet casse-cou, soyons casse-cou jusqu’au bout !” » Alex Huot, un de ses collaborateurs de longue date, ajoute d’ailleurs que c’est dans le chaos que St-Pierre excelle. « Ce n’est pas quelque chose qui lui fait peur, au contraire. Ça le stimule, ça catalyse sa création. »

Dave St-Pierre s’est ainsi entouré d’artistes de tous horizons, mais aussi de danseurs amateurs. Un acte délibéré visant à refléter la diversité. « Pour moi, c’était important qu’il y ait de la variété dans les corps, dans les tranches d’âge et dans les communautés. En danse, on ne trouve pas de personnes grosses, donc je suis allé chercher des gens dans le milieu du théâtre ou des personnes qui font de la danse de façon amateur », ajoute-t-il.

Pendant un mois, l’équipe s’est retrouvée quelques heures les fins de semaine pour monter Rapture. Un temps de préparation très court qui a, en plus, été comprimé par les aléas de la COVID-19 et les disponibilités de chacun et chacune. « Parfois, il y avait seulement un interprète qui se présentait. C’était chaotique, je me demandais comment on allait s’en sortir », raconte-t-il. Le créateur a alors rapidement fait état de ses diverses inspirations et défini des tableaux « pour que chacun et chacune sache où il s’en allait et/ou ce qu’il allait faire ».

Et le résultat de ce projet « casse-cou » ? « C’est un melting-pot d’influences diverses — Angels in America, Pose ou encore It’s a Sin —, mais aussi des récits, trouvés dans des blogues, de survivants du sida, et l’essence de chaque interprète aussi », décrit celui qui a bousculé le milieu contemporain avec ses créations.

Plusieurs mois avant le début des répétitions, Dave St-Pierre a travaillé avec Yann Villeneuve pour habiller musicalement l’oeuvre. « On voulait que ce soit sensuel, sexuel, qu’il y ait beaucoup de sons de voix, des sonorités gutturales aussi, de la lourdeur et un côté métallique. Je suis allé chercher des extraits de films pornographiques que j’ai transformés, j’ai aussi enregistré certaines voix », raconte le compositeur. À tout cela, il a voulu intégrer de la musique de club, une catharsis selon lui. « Avec tout ce beau mélange, ça donne quelque chose de l’ordre du rituel », poursuit-il.

Pousser les états de corps

 

Reconnu dans le milieu de la danse contemporaine et de la performance comme un créateur aux spectacles « férocement physiques », Dave St-Pierre affirme qu’il a cependant changé avec les années. Avec ses créations Fake ou encore Fléau, il a davantage cherché l’immobilité, le ralenti plutôt que la grande physicalité. « On dirait qu’il ne se passe presque rien, mais tout se passe dans la tension, beaucoup plus que dans le mouvement, raconte-t-il. En vieillissant, j’ai senti que c’était davantage ça que j’avais envie d’explorer. » L’aspect épuré d’une oeuvre est ce que recherche le chorégraphe qui dit détester la danse et le théâtre.

Et ces états de corps, il les a notamment approfondis avec l’interprète Mélusine Bonillo, femme trans qui a terminé son baccalauréat en danse à Montréal l’an dernier. Formée lors d’un stage en Biélorussie « à la dure », elle a dû s’adapter à cette pratique plus « figurative ». « Avec Rapture, on travaille l’art de la présence. Oui, il y a aussi l’endurance qui a une importance, mais la lenteur, ça a été un gros défi pour moi après avoir tant travaillé physiquement avec mon corps », explique Mélusine Bonillo. Dave St-Pierre a voulu « pousser la personnalité de chacun et chacune un peu plus loin ». « Mélusine a une présence lunaire, éthérée, mais super sauvage. Ma job, c’est d’aller chercher ses traits et de les souligner en rose », explique le chorégraphe.

« Lui mettre en pleine face »

Dave St-Pierre souhaite dénoncer une certaine « aseptisation » de la communauté gaie avec cette pièce, qui débutera quelques jours avant les festivités de la Fierté. « Sur les applis, par exemple, tous les mecs sont pareils ! Tous blancs, musclés, avec la même petite coupe de cheveux ! Où sont les gros, les trans, les Asiatiques, les Noirs… ? Je trouve ça tellement malsain », déplore-t-il. Selon lui, c’est notamment pour ces raisons que la communauté queer de Montréal « prend de plus en plus de place ». « Les gens se reconnaissent davantage que dans la communauté gaie », ajoute-t-il.

À travers Rapture, Dave St-Pierre a aussi voulu mettre l’accent sur les violences que subissent encore aujourd’hui les personnes LGBTQ2S+, parfois à l’intérieur même de la communauté. « J’ai lu des propos haineux, transphobes, et constaté tellement d’ignorance au sein de la communauté gaie, bien qu’elle ait subi la même chose dans les années 1980 ! Les descentes de bar, les arrestations… J’ai de la misère à comprendre pourquoi. Même chose quand on a évoqué l’idée de transformer le Village gai en quartier inclusif ! Plein de réacs ont crié, disant que les trans et les non-binaires ne seraient pas valides ! Je veux que le spectacle serve la communauté gaie, c’est pour elle qu’on fait ça ! Je veux lui mettre en pleine face ! » clame-t-il.

Une envie de défendre l’inclusivité partagée par Mélusine Bonillo, qui a longtemps redouté de ne pas avoir de contrat en raison de sa transidentité. « J’ai plusieurs fois vu des femmes cisgenres jouer des femmes trans, j’étais atterrée ! Avec Rapture, je prends cette responsabilité de mettre mon corps à nu sur scène parce qu’on ne voit pas ça souvent et que c’est très important. »

Selon l’artiste, les femmes trans « ont toujours été au premier plan des différentes luttes », mais elles sont aussi, et encore, les premières victimes de discrimination et de violence. « Quand je sors de chez moi, c’est compliqué, je ne me sens pas en sécurité », confie-t-elle. C’est d’ailleurs pour ces diverses raisons que Dave St-Pierre a voulu la mettre au-devant de la scène, en tant que protagoniste du spectacle.

Avec Rapture, Dave St-Pierre vise une prise de conscience collective, pour un monde où il y a moins d’animosité. « Toutes ces violences ne sont pas nécessaires, conclut-il. Le plus important, c’est qu’on doit continuer à se soutenir les uns les autres. »

Rapture

Concepteur artistique et guide chorégraphique : Dave St-Pierre. Interprètes-créateurs : Stacey Désilier, Nicholas Bellefleur, Tony Bougiouris, Miranda Chan, Lael Stellick, Rony Joaquin Figueroa (Kuntiana), Emilio Brown, Vincent Reid, José Dupuis et Mélusine Bonillo. Musique : Yann Villeneuve. Conception des éclairages : Jon Cleveland. Guides adjoints : Marie-Ève Carrière et Alex Huot.

 

Dans le cadre du festival Fierté Montréal. Au Monastère, 1439, rue Sainte-Catherine Ouest, à Montréal, du 27 juillet au 6 août, 19 h.

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