Le Béjart Ballet dans la tourmente

Le directeur artistique du ballet, Gil Roman, est visé par des accusations de harcèlement psychologique.
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse Le directeur artistique du ballet, Gil Roman, est visé par des accusations de harcèlement psychologique.

Le Béjart Ballet de Lausanne (BBL) se trouve dans la tourmente après des accusations de harcèlement et d’abus de pouvoir et, malgré l’ouverture d’un audit, une question lancinante se pose : pourquoi rien n’a-t-il été fait plus tôt ?

La fondation qui chapeaute la célèbre institution — créée en 1987 par Maurice Béjart, l’un des grands maîtres de la danse contemporaine — et l’école de danse Rudra Béjart a décidé « qu’un audit était nécessaire sur les questions de santé et sécurité au travail, de climat de travail et d’encadrement ».

L’enquête sera menée « de manière sérieuse, par une société spécialisée, avec un cahier des charges soigneusement élaboré. Cet exercice, qui doit assurer que les principes et valeurs de la Fondation sont respectés, n’est pas un alibi », assure la Fondation dans un communiqué.

L’affaire a éclaté au grand jour fin mai, avec le limogeage du directeur de l’école de danse Michel Gascard et de son épouse, Valérie Lacaze, également régisseuse de l’école, un premier audit ayant révélé de « graves manquements ».

L’école de danse fondée en 1992 par Maurice Béjart forme une quarantaine d’élèves âgés de 16 à 20 ans et venus du monde entier. Mais ses cours ont été suspendus pour toute la prochaine saison, le temps de remettre de l’ordre dans la maison.

La Fondation elle-même n’a donné aucun détail sur les raisons qui l’ont poussée à lancer une enquête et elle indique qu’elle ne s’exprimera pas avant la fin de l’audit, « sauf si des faits nouveaux avérés le justifient ».

Les témoignages anonymes recueillis par la chaîne publique RTS dénoncent toutefois « l’omniprésence de drogue, le népotisme, tout comme le harcèlement psychologique et sexuel ». De nombreuses allégations concernent Gil Roman, le chorégraphe français qui a pris les rênes à la mort de Maurice Béjart en 2007.

« Humiliation »

M. Roman, qui n’a pas répondu à une demande de commentaire de l’Agence France-Presse (AFP), avait déjà fait l’objet d’accusations similaires dans un rapport secret en 2008, mais il a été autorisé à rester, selon RTS et le syndicat.

Il est difficile de comprendre « comment, sur le moment, l’audit aurait pu blanchir complètement Gil Roman », a expliqué à l’AFP, Anne Papilloud, qui dirige le Syndicat suisse romand du spectacle.

Pour elle, cela explique la « chape de plomb qui s’est abattue » ensuite. « Les dénonciations étaient mot pour mot ce qu’on dit aujourd’hui : le harcèlement, le dénigrement, les humiliations, les insultes, les crises de colère, la drogue, etc. Tout été déjà dit à l’audit », a souligné la responsable.

Une danseuse anonyme a expliqué à RTS qu’elle était au courant que Gil Roman avait humilié publiquement un danseur pour un faux pas. Un autre danseur a rapporté qu’il demandait souvent qu’on lui apporte du cannabis.

« Très majoritairement, dans les témoignages que j’ai entendus, ce qui ressort le plus, c’est ce qu’on peut appeler le harcèlement psychologique, c’est vraiment du mauvais traitement avec des insultes, du dénigrement, la volonté de rabaisser les gens », a dit Mme Papilloud, qui évoque aussi des accusations de harcèlement sexuel, mais pas à l’encontre de Gil Roman.

« Terreur »

Ce qui ressort le plus des témoignages, c’est « un climat de violence verbale qui sème la terreur », estime Mme Papilloud. « Dans la compagnie, on leur disait “ici, il n’y a pas de loi; la loi c’est nous. Il faut choisir. Soit tu restes et tu fermes ta gueule, soit tu pars” », a-t-elle raconté.

Et les victimes affichent des réactions très fortes. « C’est quasiment au niveau de stress post-traumatique… Je me rends compte que c’est plus que la crainte, c’est de la terreur », a-t-elle souligné.

La responsable savait depuis longtemps que le BBL était considéré comme un lieu de travail difficile, avec des salaires bas et des horaires extensibles. Mais « cette espèce d’ambiance de travail extrêmement toxique » a été une surprise.

Une trentaine de membres actuels et anciens du BBL ont contacté le syndicat après l’affaire qui a secoué l’école de danse. « Là, on a été vraiment submergés. C’est un peu le sentiment que j’ai, des gens qui prennent contact et qui disent “cette fois, ça peut changer”, et qui souhaitent témoigner pour que les choses changent », a estimé la responsable syndicale.

Après avoir noué des contacts étroits avec la Fondation, elle a bon espoir que ce nouvel audit sera traité différemment du précédent avec plus d’ouverture et d’indépendance : « Je pense que ça ne va pas être un audit qui va mettre des choses sous le tapis », a-t-elle conclu

 

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