Deux femmes comme deux mondes

«Split», et la chorégraphe en est encore étonnée, est sa pièce qui a connu et continue de connaître le plus de résonance, tournant beaucoup.
Photo: Gregory Lorenzutti «Split», et la chorégraphe en est encore étonnée, est sa pièce qui a connu et continue de connaître le plus de résonance, tournant beaucoup.

« Je suis très intéressée par l’acte de communiquer ; et par la danse ; et moins intéressée par le fait d’expliquer ou de démontrer aux spectateurs le travail et ses thèmes », pose d’emblée la chorégraphe australienne Lucy Guerin, une des têtes de la danse contemporaine là-bas. Avec le duo pour femmes Split, qui lui a offert une respiration autre que le travail de groupe auquel elle se livre habituellement — on a pu voir auparavant The Ends of Things / Melt (2003) à Ottawa, ou Weather (2013), aussi à Montréal —, la créatrice a trouvé un cadre formel qui propose et impose une intensité, une dramaturgie, presque une narrativité. Discussion.

« Split a pris corps en un court moment où j’ai pu travailler cette pièce plus intime, en me concentrant sur une très forte connexion avec les deux danseuses [Lilian Steiner et Melanie Lane à la création, cette dernière remplacée par Ashley McLellan]. J’aime beaucoup travailler à des échelles différentes, et oui !, ma prochaine pièce se fera avec un groupe beaucoup plus gros, en incluant aux cinq danseurs de la compagnie les huit chanteurs de la chorale de heavy métal indonésienne Ensemble Tikoro. Les plus petites œuvres me permettent davantage de faire de la recherche, et je peux aller creuser plus profondément le sillon de certaines données de travail. Les plus grandes formes se doivent, vous savez, d’être pas mal plus organisées ; je dois savoir constamment tout ce qui se passe dans le studio. »

Danser sur un dix cennes

La création a permis à Mme Guerin de retrouver et de remanier des éléments chorégraphiques fondamentaux : « Travailler avec le temps et avec l’espace (et travailler le temps et l’espace) ; et travailler l’effet de la gestuelle chez le spectateur. » Le matériel alterne une longue phrase abstraite, composée par la chorégraphe et enseignée aux danseuses, avec de la gestuelle née des improvisations des interprètes à partir d’une situation dramatique simple et claire, que la chorégraphe préfère taire. Il y a donc une oscillation de l’intention dramatique, stylisée et relationnelle à l’abstraction « très clairement cadrée par une division de l’espace ».

Le concept est tout simple : les interprètes dansent d’abord une même séquence en unisson. « Après 20 minutes, l’espace est réduit de moitié ; elles y dansent pendant 10 minutes ; puis leur espace de danse est encore réduit, au quart de celui du début, pour 5 minutes ; jusqu’à ce qu’elles se trouvent toutes deux coincées, dansantes, dans un tout petit coin où elles n’arrivent pas à se tenir ensemble. » Au fur et à mesure, les mouvements deviennent plus intenses, en confrontation. « Ça parle, en quelque sorte, de l’utilisation des ressources, et de l’utilisation différente qu’on en fait selon le temps dont on dispose ; du rétrécissement de tout ça ; et des négociations, tensions, et même des guerres que ça peut ainsi provoquer. » La chorégraphe croit vraiment que cette clarté de forme aide la lisibilité de sa danse. « Certains spectateurs cherchent une narration, ou quelque chose dans la danse qui se lirait linguistiquement, et peuvent ainsi avoir du mal à y trouver un sens. Un cadre de ce genre permet, je pense, de lire autrement les mouvements. »

S’y ajoute le fait qu’une danseuse est complètement nue, l’autre habillée. « Je voulais qu’on y sente le split [l’écart] entre elles ; qu’elles existent en fait pratiquement en parallèle l’une de l’autre, presque dans des mondes différents. Qu’une soit nue a vraiment renforcé cette idée. Durant les 20 premières minutes, les deux danseuses font exactement les mêmes mouvements : ça efface en quelque sorte cette mise en vulnérabilité, cette sexualité ou sexualisation que prend souvent la nudité en danse ou en théâtre. Je veux dire… Deux femmes font exactement les mêmes gestes, mais le corps de l’une est davantage révélé. Ça normalise rapidement sa nudité : on finit par ne plus la voir, et émerge plutôt la détermination, la clarté, la force qui se dégage de ce corps de femme en action, qui exécute ce matériel virtuose. »

Split, et la chorégraphe en est encore étonnée, est sa pièce qui a connu et continue de connaître le plus de résonance, tournant beaucoup. Les artistes en sont à quelque 70 représentations à ce jour, autour du globe. Le New York Times en a parlé comme « d’un presque thriller », qui tient justement par les scissions [splits] dont il est composé, et duquel sourd une menace de violence. The Guardian, plus réservé, a estimé la pièce plus intéressante en théorie qu’en effets. « Cette large réception est une vraie surprise pour moi. C’est intéressant, et curieux, car je l’ai abordée vraiment comme un projet de recherche », presque un laboratoire. « C’est vraiment dur de prédire quelle œuvre va faire vibrer les cordes du public. C’est impossible en fait ; et c’est très bien comme ça. » 

Split

Une chorégraphie de Lucy Guerin, dansée par Lilian Steiner et Ashley McLellan. Au Centre national des arts d’Ottawa du 24 au 26 octobre ; à l’Agora de la danse de Montréal du 30 octobre au 1er novembre.