«Danse mutante»: détruire pour créer

L’un des interprètes brosse les cheveux de l’autre, lui met du vernis sur les ongles. Rires complices, chants. Ce tableau cinématographique est très intime, sensuel, mais pas pour autant sexuel.
Photo: Mathieu Doyon L’un des interprètes brosse les cheveux de l’autre, lui met du vernis sur les ongles. Rires complices, chants. Ce tableau cinématographique est très intime, sensuel, mais pas pour autant sexuel.

Mélanie Demers offre en pâture à trois chorégraphes sa pièce Cantique, créée à l’OFFTA en 2018. L’Étasunienne Ann Liv Young, l’Haïtienne, basée au Mali, Kettly Noël, et la Néerlandaise Ann Van den Broek s’approprient la proposition avec la collaboration des interprètes, Francis Ducharme et Riley Sims. Une enfilade marathonienne de quatre oeuvres à voir absolument.

La version « 0 », celle de Mélanie Demers, est sobre, intimiste, puissante. Les danseurs y sont magnifiques, vulnérables, touchants. Les chants, les spoken word, les sons sont morcelés, amplifiés en écho grâce au dispositif sonore. L’adresse au public y est centrale, le travail de texte, des voix et de lumière aussi. L’écriture du corps se déploie au sol, dans la physicalité et la précision propres à Demers. Il y a un certain sentiment d’urgence qui se dégage du plateau.

Malaise technicolor

Dans la version de Mélanie Demers, il y a des moments de rupture de communication entre les deux danseurs, où l’un tourne le dos à l’autre. Dans celle d’Ann Liv Young, ils sont en dialogue. Ici, la forêt de micros stalactites est remplacée par des lampes multicolores tombant du plafond.

Ann Liv Young invective et dirige les danseurs en direct dans la prise de rôles, en mise en abyme. Les saynètes, déjantées à outrance, se succèdent : concours de poésie environnementale new age (où sont repris et réagencés certains des mots de la version initiale), scène de viol…). Le malaise vient entre autres du fait que l’un des personnages (joué par Francis Ducharme) est malentendant et muet, et joue des rôles d’abuseur et d’abusé.

Les représentations du handicap, de l’abus sont provocatrices, dérangeantes. On pense à la noirceur et au cynisme des films de Todd Solondz. À ceci près que Ann Liv Young et les interprètes enrobent tout ceci d’un guignol constant, que les rôles s’emboîtent comme des poupées russes et sont renversés en permanence, que la proposition d’un humour noir est intelligente et bien ficelée.

Apaisement et cérémonie du thé

Présent dans la deuxième mutation, le rire traverse aussi la mutation proposée par Kettly Noël. S’éclairant à la bougie, les deux danseurs y sont couchés par terre, alanguis, sur des étoffes rutilantes, près d’un transistor radio. On pense aux manières de s’assoir dans certaines cultures arabes, on entend le bruit du désert et de la musique africaine, on s’imagine quelque part dans le Sahara.

L’un des interprètes brosse les cheveux de l’autre, lui met du vernis sur les ongles. Rires complices, chants. Ce tableau cinématographique est très intime, sensuel, mais pas pour autant sexuel. Les mouvements d’intimité deviennent peu à peu danse, un quatuor des danseurs avec leurs ombres, empruntant à la gestuelle de Demers puis se transformant progressivement en transe.

On pense déceler une moquerie du film Out of Africa et autres fantasmes de l’Afrique. Car au-delà du tableau apaisant et de la cérémonie de thé, cette mutation poétique et brillante fait aussi appel à l’adresse au public pour souligner les dynamiques de pouvoir qui marquent l’imaginaire occidental. Riley Sims y incarne avec brio la figure de l’homme blanc, du touriste sexuel à la recherche de l’exotisme.

Il n’y a pas de référence explicite aux Touaregs, ce qui est fort heureux et esquive l’appropriation culturelle. Chez Demers comme chez Noël, il y a une certaine dissolution des identités, un effacement de l’essentialisation, des contours séparant les catégories.

Créée par Ann Van den Broek, la dernière mutation est encore plus sobre que celle de Demers et met aussi les danseurs en dialogue avec le public. Des néons par terre, deux micros sur pied, un système de pédales au sol que les danseurs actionnent eux-mêmes.

Vêtus de pantalons et chemises très chic, chaussés de bottines en cuir, ils se campent devant les micros et chantent Everybody’s Weird, du groupe dEUS. Leurs voix sont entrecoupées, étirées par des effets de son. Leur gestuelle est répétitive, entêtante, circulaire autour des micros. Cette dernière itération est ciselée, efficace, très réussie, peut-être un peu aride après l’enfilade marathon de mutations.

Ce projet exigeant est façonné par les danseurs et passeurs de l’oeuvre, Riley Sims et Francis Ducharme. D’un engagement et d’une générosité à toute épreuve, ils sont tout simplement extraordinaires et dessinent les contours d’une hospitalité radicale.

Danse mutante

Chorégraphie de Mélanie Demers, Kettly Noël, Ann Van den Broek, Ann Liv Young, en collaboration avec les interprètes Francis Ducharme, Riley Sims. Une production de MAYDAY. À l’Agora de la danse du 17 au 21 septembre, 19 h.