«imaginationreality»: le carré de paroles de Katie Ward

Le début d’<em>imaginationreality</em> se nourrit de la parole des spectateurs, invités presque un à un, selon les hasards du voyage du micro, à souffler quelques mots.
Photo: Svetla Atanasova Le début d’imaginationreality se nourrit de la parole des spectateurs, invités presque un à un, selon les hasards du voyage du micro, à souffler quelques mots.

Au théâtre La Chapelle, une rangée unique de gradins cerne chacun des trois côtés du tapis de danse blanc. Ces lignes, qui forgent habituellement le cadre et le fond de scène, forment cette semaine un carré de paroles, variante géométrique des cercles de paroles qu’on trouve en d’autres lieux. C’est que le début d’imaginationreality, quintette hétéroclite signé Katie Ward, se nourrit de la parole des spectateurs, invités presque un à un, selon les hasards du voyage du micro, à souffler quelques mots.

Le protocole est simple, se comprend par osmose, est parfois délicatement rétabli dans ses détails par une intervention d’un danseur : quelqu’un parle au micro, s’inspirant de ce qui est vu, pensé ou senti, terminant son intervention par une question avant de passer la parole. Les sensibilités, préoccupations, gênes, assurances, maladresses et même insatisfactions face à la proposition passent en direct dans le chuchotement des voix, et tissent lentement une pensée collective, un esprit de groupe propre au moment, un field (un champ), comme on le dit en pratique dialogique. Pendant ce temps, les trois femmes et deux hommes s’engagent dans une longue performance improvisée en testant, au soir de la première, les limites de l’immobilité et de la mobilité, des points d’équilibre et de l’intégration des baroques accessoires. Peu de gestuelle dans cette pièce d’abord conceptuelle, pas de codes connus, beaucoup de ruptures, beaucoup d’écoute, un travail de présence qui cherche la simplification plutôt que la représentation (sans toujours y arriver). Les intentions artistiques comme la crudité du rendu et de l’ambiance sont en filiation avec celles du travail de Jacob Wren et de PME-ART. Katie Ward réussit, dans cette première partie, à créer un contexte qui permet une respiration commune, subtile et poreuse, entre la scène et la salle — ce qu’elle recherchait déjà dans son antérieur solo Human Synthesizer, avec moins de succès dans l’effet.

L’impact est politique, forcément. D’autant que parmi toutes les propositions cherchant à intégrer le public qui fleurissent en danse contemporaine depuis quelques années, voilà la première que l’on voit où les danseurs et artistes professionnels, qui forment près de 70 à 80 % du public surtout aux premières, ne se retrouvent pas à devoir oublier leur expertise pour participer, mais peuvent répondre sans flash ni flaflas avec leur intelligence artistique et leur compréhension rapide de la proposition, sans devoir soudain jouer le public lambda ni se faire plus idiots qu’ils ne sont pour que ne pas brusquer le protocole. Et la perte de contrôle qui vient avec les décisions du public est ici non seulement acceptée et intégrée, mais riche sur le plan chorégraphique : la gestion de l’emmêlage de fil de micro par la salle puis les danseurs, par exemple, ou l’attention qui se divise entre les spectateurs qui se passent ce bâton de parole amplifié et les actions des danseurs.

En deuxième partie, les performeurs se soufflent des expressions comme autant de consignes d’improvisation, tentant d’incarner un « sceau d’approbation », un « secret d’État » ou, plus foufou, un « cygne sexuel » ou une « baleine joyeuse ». Le processus est valable et clair, mais beaucoup plus connu ; et une scission du lien avec le public, principale et grande qualité de la pièce jusque-là, se fait. La suggestion, qui pourrait contaminer toute la salle, ne fait pas effet. La parole, après un long temps d’évolution, reviendra aux spectateurs pour la finale, sans arriver à rattraper le hiatus. N’empêche, la première partie expose une intelligence si pétillante qu’on souhaite que la pièce vive — et aussi auprès de publics complètement différents et moins avertis, pour voir… — afin de mûrir et peut-être de mener à bien sa sortie de cocon.


imaginationreality

Chorégraphie de et avec Katie Ward, ainsi qu’avec Audrée Juteau, Kelly Keenan, Dany Desjardins et Nathan Yaffe. À La Chapelle scènes contemporaines, jusqu’au 20 septembre.