La danse chorale de Mélanie Demers

Pour les interprètes, ce périple créatif et géographique a parfois pris des allures de pèlerinage.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour les interprètes, ce périple créatif et géographique a parfois pris des allures de pèlerinage.

Tout a commencé par une vision esthétique née de l’esprit de la chorégraphe Mélanie Demers. Se sont ajoutés deux danseurs d’ici (Francis Ducharme, Riley Sims) et surtout trois appropriations artistiques consenties signées Kettly Noël depuis Bamako, Ann Van den Broek à Rotterdam et Ann Liv Young de New York. Le résultat ? Danse mutante, un ambitieux relais chorégraphique aux influences multiples opposant création et destruction, évolution et révolution, qui se pose ces jours-ci à Montréal.

Si on peut remettre en scène une œuvre théâtrale, pourquoi ne pas en faire autant avec une œuvre chorégraphique ? s’est demandé la fondatrice de la compagnie Mayday, qui, depuis sa création en 2007, enchaîne les propositions frontales, originales et engagées sur la voie du non-conformisme. Portée par cet esprit d’exploration radicale, Mélanie Demers a fait appel à trois femmes chorégraphes sur autant de continents, leur offrant seulement quelques paramètres pour imaginer leur propre version de son duo Cantique.

Ces trois artistes féministes engagées, également reconnues comme des « troublemakers » dans le milieu de la danse, ont ainsi pu réinventer à leur guise la dernière version d’une œuvre dont la première mouture est née il y a un an. « Quand on mentionne le nom d’Ann Van den Broek ou encore celui d’Ann Liv Young, cela peut soulever la frousse de certains diffuseurs. Leurs propositions sont réputées comme étant crues, abouties et très exigeantes », concède Mélanie Demers, qui qualifie le chemin ayant mené à cette Danse mutante de véritable « marathon », en cela « qu’il constitue un exploit sportif pour les danseurs qui livrent quatre univers très radicaux ».

La chorégraphe montréalaise insiste sur la notion d’abandon associée à la nécessité de laisser derrière soi le fruit de son travail pour faire toute la place à la mise en lumière des quatre sensibilités distinctes. « Au départ, j’avais imaginé quelque chose de plus formel, comme des patrons dans l’espace. Au fil des répétitions, certaines choses se sont placées d’elles-mêmes. Puis, Ann Van den Broek a imposé une manière de concevoir la mutation comme quelque chose de plus conceptuel et marécageux. »

De son côté, Kettly Noël a plutôt pris la voie de l’intime, poursuit la chorégraphe montréalaise. « Elle a mis la loupe sur les rapports de force, le rapport masculin-féminin, celui noir-blanc, des pôles qui sont au centre du monde en développement. Cela ajoute une dimension politique à la pièce. »

Le labeur de la chair

Pour les interprètes, ce périple créatif et géographique a parfois pris des allures de pèlerinage. « Ça va pas être confortable ! » lâche Francis Ducharme, interviewé à quelques jours de la première des cinq représentations « marathoniennes » de deux heures et demie de Danse mutante. « Habituellement, comme interprète, on est habitués à travailler sous le signe du désir : on choisit de travailler avec quelqu’un, ou quelqu’un nous choisit. Or, dans ce cas-ci, les chorégraphes et les danseurs étaient imposés. Nous avions seulement trois semaines pour apprendre à parler une même langue et bâtir quelque chose. »

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Comme chorégraphes, on transporte du vent dans nos valises», dit Mélanie Demers.

Le défi d’adaptation associé à ces alliances artistiques créatives avec des femmes aux signatures et aux personnalités très fortes fut important et galvanisant, poursuit Francis Ducharme. « Lors de la première répétition avec la New-Yorkaise Ann Liv Young, ses deux petites filles étaient là et elles nous lançaient des raisins. Nous avons trouvé nos costumes à l’Armée du Salut plutôt que de prendre le budget, elle nous a demandé de composer une chanson autour du pire truc qui nous est arrivé dans nos vies… C’était super absurde ! »

Le dépaysement fut tout aussi décoiffant en arrivant à Bamako. « Nous avons vécu le dépaysement total de deux Blancs qui débarquent en Afrique, raconte l’interprète. Kettly Noël a voulu que la création témoigne de ce qui s’est passé pendant notre périple, des gens que nous avons rencontrés. Puis, en Belgique avec Ann Van der Broek, c’était le contraste : elle savait exactement ce qu’elle voulait. En quatre jours, la structure de la pièce était créée. Et elle nous a acheté des costumes très chics sous le signe de la mode flamande. Bref, toutes des expériences vraiment enrichissantes ! »

Du vent dans les valises

Alors que le spectacle revient au bercail après une odyssée transformative qui l’a métamorphosée, Mélanie Demers avance non pas des conclusions, mais plutôt de nouvelles sous-questions qui se greffent à son intuition créative initiale. « Ce projet-là soulève certains questionnements quant à l’hégémonie chorégraphique : finalement, qui a le dernier mot dans un travail artistique ? Il y a eu un souci, dans ce travail, de créer une œuvre qui est non seulement loyale à ma vision, mais aussi à celle des trois autres chorégraphes qui l’ont créée avec des corps masculins. Je pense que c’est le fonctionnement de nos rapports humains qui a créé l’œuvre. »

Mélanie Demers associe sa démarche à l’utopie du collectif, dans un monde globalisé, se disant inspirée par des films choraux comme Babel, qui juxtaposent des réalités parallèles dans un même laps de temps. « Qu’est-ce qu’une New-Yorkaise de 38 ans qui vit avec ses enfants dans un minuscule appartement de Brooklyn a en commun avec la reine de la danse africaine à Bamako et une chorégraphe célébrée comme Ann Van der Broek ? Au bout du compte, nous sommes ensemble, peu importe où l’on se trouve dans le monde. Chacune de nous, chorégraphes, traduisons notre vision de ce monde. Au final, chacun de nos points de vue enrichit l’expérience du spectateur. »

Habituée de la tournée internationale, Mélanie Demers chérit ces occasions de présenter ses œuvres ailleurs. « J’aime la tournée, pour ses possibilités de faire grandir les œuvres et d’avoir d’autres yeux se poser sur notre travail. » Dans le cas de Danse mutante, c’est le côté évanescent de la création chorégraphique qui est mis en avant. « Comme chorégraphes, on transporte du vent dans nos valises. L’aspect concret du travail, ce sont les clash esthétiques et humains qui émergent dans le processus. Le plus important, c’est donc d’avoir eu la chance de présenter plusieurs regards sur une même œuvre. »

Danse mutante

Une production de MAYDAY. Chorégraphie de Mélanie Demers, Kettly Noël, Ann Van den Broek, Ann Liv Young, en collaboration avec les interprètes Francis Ducharme, Riley Sims. À l’Agora de la danse du 17 au 21 septembre, 19 h.