Quand le concept mène la danse

Performance de «Nous (ne) sommes (pas) tous et toutes des gigueurs et gigueuses»
Photo: Cameron Wishnousky Performance de «Nous (ne) sommes (pas) tous et toutes des gigueurs et gigueuses»

En quelques saisons, l’idée et le concept artistiques se sont de plus en plus glissés au cœur de la création chorégraphique québécoise. Auparavant, pour créer de la danse, on pouvait raffiner l’articulation entre mouvements, corps, musique et espace. Maintenant, réflexions et questions — parfois insolubles — guident la naissance des pièces.

La saison prochaine confirme le courant. On y trouve une chorégraphie où le spectateur est aveuglé (Antichambre d’Aurélie Pedron, Agora de la danse) ; une danse dans un stationnement (Inscape de Milan Gervais, Danse Cité), une collaboration entre une danseuse musulmane et un chorégraphe juif (Première, d’Elad Shecter, Tangente), ou une œuvre où la radio en direct sert de trame pour incarner ceux qui prennent la parole publique (Beside, de Marie Béland, La Chapelle). Entre autres. Quand le concept mène la danse.

« C’est vrai que c’est une tendance lourde depuis quelques années », remarque Marco Pronovost, commissaire à Tangente. « Nous, on y échappe cette saison », alors que la diversité est mise à l’honneur, « mais ce sera de retour dès l’an prochain ». La dramaturge et penseuse Katya Montaignac, elle, a remarqué « surtout depuis l’an dernier que les projets vus étaient plus armés en réflexion, et ce, à tous les niveaux — pas juste du côté conceptuel ou expérientiel. Ensuite, on aime ou on n’aime pas ; mais je me souviens de m’être dit qu’une coche avait été atteinte. La réflexion semble un nouveau point d’honneur pour les chorégraphes ». Celle qui cosigne cette saison Nous (ne) sommes (pas) tous et toutes des gigueurs et gigueuses (une production de BIGICO en co-présentation avec Danse-Cité) n’avait pas cette impression il y a quelques années.

Photo: Laurent Philippe «Beside», de Marie Béland, est une œuvre où la radio en direct sert de trame pour incarner ceux qui prennent la parole publique.

Pour Lynda Gaudreau, commissaire, chercheuse et chorégraphe, plusieurs spectacles actuels se fondent sur « une remise en question de qui fait le projet artistique, dans quel rapport de force, avec qui ». Une remise en question de la représentation, en quelque sorte, de sa production jusqu’au lever de rideau. « Il y a une sorte de queering de l’art, et a priori c’est assez excitant », dit celle qui estime que la diffusion et l’économie de ces spectacles ne suivent pas encore ce changement. « Il y aura toujours des gens qui veulent voir de “la danse qui danse”, poursuit Mme Gaudreau. Peut-être que dans 25 ans cette danse portera d’ailleurs un nom. »

Mme Montaignac, elle, la voit comme une danse formaliste, « faite de ce qu’on reconnaît socialement comme étant beau, virtuose, qui joue sur les axes de la norme dominante ». Une danse qu’on peut voir aux Grands Ballets canadiens de Montréal, souvent chez Danse Danse, aussi en partie à l’Agora de la danse et à la Rotonde. « C’est presque deux conceptions différentes de l’art, avance Katya Montaignac. Dans l’une, l’œuvre domine le public, elle est faite pour être admirée ; le spectateur est consommateur, diverti. Dans l’autre, le public est au centre de l’expérience, il est responsable, vecteur de sa propre expérience. L’une implique la maîtrise et la perfection, l’autre cultive l’ambiguïté et la relation. » Certains chorégraphes, comme Hélène Blackburn ou Isabelle Van Grimde, qui reviennent cette saison (Suites ténébreuses et Eve 5050, Agora de la danse), savent naviguer entre les deux approches en une même œuvre.

Photo: Robin Pineda Gould Avec «Antichambre», d’Aurélie Pedron, on trouve une chorégraphie où le spectateur est aveuglé.

Pierre Des Marais, directeur artistique et général de Danse Danse, nomme la difficulté de remettre en question la représentation dans des œuvres à grand déploiement. Une difficulté artistique comme financière. « Ça se passe en général devant de petites jauges de spectateurs, dans une certaine intimité. Il y a des exceptions : Anne Teresa de Keersmaeker dans les musées ou le White Bouncy Castle de William Forstythe — un château en vinyle blanc gonflé où on entre pour sauter et se pitcher sur les murs. Les coûts doivent être phénoménaux. »

Ce côté financier limite la possibilité du concept pensé pour de grands groupes ou de grandes scènes — car dans l’absolu, les deux ne sont pas incompatibles. Il suffit de se rappeler Bacchantes, de Marlene Monteiro Freitas, ou Gala, de Jérôme Bel, par exemple, qui joignent réflexions artistiques et porosité grand public. « C’est rare », dit M. des Marais.

Parler pour penser

Pourquoi cette réflexion s’est-elle glissée dans la création chorégraphique, et maintenant ? Mystère. Est-ce l’apport des programmes de danse des universités, qui font se frotter pensées universitaires et création ? Peut-être. Mme Montaignac parle plutôt d’un déverrouillage de la discussion dans le milieu de la danse. « Il y avait avant, ici, une espèce de mythologie [laissant entendre que] ç’aurait heurté l’artiste, que ce n’était pas encourageant dans un milieu fragile de se parler franchement entre artistes. J’ai l’impression que la nouvelle génération, qu’elle ait été à l’université ou non, a ce souci d’échanger, de se regrouper. Ça entraîne, je pense, une certaine maturité dans le propos et les recherches. Je pense que c’est une évolution du milieu, une émulation ; les artistes qui font des œuvres de cette maturité ne vont pas reculer. Au contraire. »

« Je pense que toutes ces actions, tous ces styles aident à développer la danse, estime M. Des Marais. On n’a pas à écarter l’un pour avoir l’autre. Mais on doit aider le public à apprendre à voyager de l’un à l’autre. C’est extrêmement important. Je vois une partie de nos abonnés — je parle de ce que je connais le mieux…. — au Festival TransAmériques, au Festival des arts de Saint-Sauveur, j’en vois à l’Agora de la danse. Au fur et à mesure que la connaissance de la danse s’accentue émerge un désir d’en connaître encore plus et de voir des choses différentes. »

Ce qu’on pourra certes faire cette saison.

La sélection du «Devoir»

Carmina Burana. La création des Grands Ballets canadiens de Montréal, signée Edward Clug, se fait cette saison sur le chef-d’œuvre de Carl Orff, avec coda sur sa reprise du Stabat Mater de Pergolèse. À Place des Arts, du 3 au 19 octobre.

Festival Altérité, pas à pas! Pour découvrir des artistes et des danses d’une tradition autre qu’européenne, lors de cette troisième édition. À Tangente, avec Nord Sud Arts et Culture, du 10 au 24 octobre.

De la glorieuse fragilité. Karine Ledoyen, chorégraphe de Québec, met en scène le deuil de la danse. Quatre artistes ayant quitté la pratique bougent et témoignent. À La Rotonde, du 30 octobre au 1er novembre.

Inside. C’est une vidéo, mais on avait tant aimé la chorégraphie The Great Tamer du Grec Dimitris Papaioannou l’an dernier qu’on refera le détour. À l’Usine C, du 19 au 23 novembre.

FronteraPremier fruit de la résidence de création du Centre de création O Vertigo. Dana Gingras s’allie au groupe Fly Pan Am pour travailler sur un grand plateau à grand déploiement, une rareté au Québec. À La Rotonde au Grand Théâtre de Québec, le 20 novembre. À Danse Danse, du 4 au 7 décembre.

Intérieurs. En réponse à son précédent projet, où elle dansait en extérieur dans différentes villes du monde, Caroline Laurin-Beaucage synthétise ici, autrement, son expérience. À Danse Danse, du 10 au 14 décembre.