«May He Rise and Smell the Fragrance»: faire résonner l’absence

Un archet sous la gorge, Ali Chahrour incarne les martyrs. Étendu à terre, sa cage thoracique devient caisse de résonance, convulsant jusqu’aux épaules aux sons de la luth et des tambourins.
Photo: Zyad Ciblany Un archet sous la gorge, Ali Chahrour incarne les martyrs. Étendu à terre, sa cage thoracique devient caisse de résonance, convulsant jusqu’aux épaules aux sons de la luth et des tambourins.

Dans Leïla se meurt, le chorégraphe libanais Ali Chahrour mettait à l’honneur une voix de femme puissante et spirituelle en faisant dialoguer sa danse avec une pleureuse, une de ces femmes qui, au Moyen-Orient, accompagnent les vivants dans la perte des êtres chers et chantent les éloges funèbres. D’une grande simplicité scénique, May He Rise And Smell the Fragrance repose sur le même principe, posant en son coeur les rites de deuil chiites. Accompagné d’Hala Omran et des deux musiciens, Ali Hout et Abed Kobeissy, Ali Chahrour fait de son corps un réceptacle de la voix de la chanteuse syrienne.

C’est d’abord cette voix émotive, vibrante de trémolo, gardienne d’une parole sacrée et coranique, qui résonne dans l’espace vide. Elle va s’amplifiant pour, à de multiples reprises, se fendre soulevant les affects du spectateur pourvu qu’il s’autorise à s’y abandonner. Puis, la musique percussive sature l’espace et s’arrête nette, laissant résonner le silence comme pour faire résonner l’absence des morts évoquée dans les paroles chantées en arabe. Un procédé qui se répète à travers la pièce, au fil des tableaux que composent ensemble le danseur, les musiciens et la chanteuse, tous impliqués dans le mouvement. En résulte que le chant, les textes sybillins et la musique détrônent la danse.

Un archet sous la gorge, Ali Chahrour incarne les martyrs. Étendu à terre, sa cage thoracique devient caisse de résonance, convulsant jusqu’aux épaules aux sons de la luth et des tambourins. Les musiciens, par leur engagement physique, portent une énergie de résilience qui soutient la danse.

La mère, le fils… et la fille ?

May He Rise and Smell the Fragrance s’appréhende en gardant en tête le contexte d’une région du monde au carrefour des guerres, et ce que cela implique en terme de deuil en pertes humaines, en villes rasées et en destruction du patrimoine et de la mémoire collective.

Ce qui peut paraître anodin sous notre regard occidental est en fait très audacieux pour une pièce née dans une culture musulmane, la pièce osant référer par la parole aux fluides corporels – sperme, lait maternel –, tabou du corps s’il en est. Cette audace se manifeste également par le mouvement de la longue chevelure de la chanteuse qui s’agite au devant de la scène, et plus tard, quand celle-ci, seins nus apparaît sur un tremplin en fond de scène, exorcisant par la voix la douleur de la perte. Une scène bouleversante.

Toutes émotions mises de côté, il reste que ce pouvoir de femme, très spirituel, guidant les trois hommes dans leur rituel, reste cantonné à un rôle maternel, et que ces chants de mères endeuillées sont centrées exclusivement sur la mort des fils. Tradition oblige, dira-t-on. Mais quitte à être dans un rapport de subversion du religieux et à se donner des libertés, pourquoi ne pas étendre l’adresse aux filles et déplorer leurs aussi funestes sorts ? La mort des filles peut-elle devenir également symbolique de plus larges pertes ? C’est là, à mes yeux, le seul bémol de cette pièce profondément touchante, audacieuse – compte tenu de son contexte de création –, où l’on perçoit un lien fort entre les artistes en scène, tissant ensemble leurs pratiques respectives. Un lien de gratitude contenu dans un sourire final d’Ali Chahrour à Hala Omran, démontrant tout le respect impliqué dans cette appropriation d’un rite de femme par un chorégraphe homme.

May He Rise and Smell the Fragrance

Une création d’Ali Chahrour avec Ali Chahrour, Hala Omran, Ali Hout et Abed Kobeissy. Présentée dans le cadre du FTA, à la Cinquième Salle de la Place des arts, jusqu’au 27 mai.