«Hidden Paradise»: travailler au corps

Le spectacle de Marc Béland et Alix Dufresne s’appuie sur une entrevue avec le philosophe Alain Deneault diffusée en février 2015 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le spectacle de Marc Béland et Alix Dufresne s’appuie sur une entrevue avec le philosophe Alain Deneault diffusée en février 2015 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première.

Créé à la Chapelle en 2018, Hidden Paradise est présenté ces jours-ci à l’occasion du Festival TransAmériques, juste avant de figurer au menu du Carrefour, à Québec. À la fois ludique et citoyen, aussi amusant que révoltant, le spectacle de Marc Béland et Alix Dufresne s’appuie sur une entrevue diffusée en février 2015 sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Alors qu’on apprend que 256 milliards de dollars ont transité par des comptes HSBC en Suisse, Marie-France Bazzo interroge le philosophe Alain Deneault à propos des retombées de l’évasion fiscale.

Diplômée en mise en scène de l’École nationale de théâtre en 2014, Alix Dufresne sait chaque fois donner à voir et à entendre le coeur battant du matériau textuel sur lequel elle jette son dévolu. Qu’elle se saisisse d’une pièce de l’Australien Daniel Keene, d’un florilège de poèmes québécois contemporains ou d’un roman de Geneviève Pettersen, la metteuse en scène a le don inouï de pénétrer dans les entrailles de la partition pour en extraire le rythme fondamental, une musique qu’elle s’assure ensuite de communiquer soigneusement aux corps de ses interprètes. Plutôt que de redoubler le sens des mots, la chorégraphie est là pour le traduire, le complexifier, mieux encore pour le déployer.

De la fascination, il n’y a pas d’autres mots pour exprimer ce que l’on ressent en observant de quelle manière les propos de l’animatrice et de l’intellectuel travaillent impitoyablement les corps de Béland et Dufresne, s’introduisent lentement sous la peau, empruntent les vaisseaux, tendent les muscles et atteignent les articulations. Évoluant du comique au tragique, de la douce ironie à l’humour cinglant, des farandoles de l’enfant aux contorsions du persécuté, la représentation est ni plus ni moins qu’une mise à l’épreuve par les mots. Même épuisés, même à bout de souffle, les interprètes sont contraints de tenir la cadence, de se conformer au phrasé, de respecter un débit qui ne cesse de varier.

Cette violence qui perce leurs chairs, qui les prive graduellement de l’usage de leur corps, c’est bien entendu celle que les plus nantis font subir à la majorité des Québécois en contournant le fisc avec la complicité des banques et des gouvernements. Pour Deneault, cela ne fait pas de doute, les lacunes du transport en commun et du système de santé, le sous-financement de la culture et de l’éducation, tout cela découle de l’évasion fiscale. Devant ce que le philosophe appelle « l’oeuvre des banquiers », Béland et Dufresne ne se contentent pas d’exprimer le sentiment d’impuissance que nous sommes plusieurs à ressentir, ils ripostent avec une oeuvre d’art imaginative qui incite à l’insurrection.

Hidden Paradise

Un spectacle de Marc Béland et Alix Dufresne. Une production déléguée de LA SERRE – arts vivants. Au Studio du Monument-National, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 28 mai. Au Périscope, à l’occasion du Carrefour, les 5 et 6 juin. Au Théâtre de Quat’Sous du 13 au 23 mai 2020.