«Parlami d’Amore»: les Grands Ballets canadiens du XXIe siècle

Les danseurs Dane Holland et Tetyana Martyanova dans la pièce «Spectre» créée l’an dernier, que le chorégraphe Marwik Schmitt revisite.
Photo: Sasha Onyshchenko Les danseurs Dane Holland et Tetyana Martyanova dans la pièce «Spectre» créée l’an dernier, que le chorégraphe Marwik Schmitt revisite.

Parlami d’Amore, premier programme réellement signé par Ivan Cavallari, directeur artistique post-Gradimir Pankov, était attendu. Quelle serait sa signature ? Sentirait-on le changement dans la danse ? Que seront ces Grands Ballets canadiens de Montréal (GBC) du XXIe siècle ? La réponse apportée par la soirée est claire : du divertissement. Rien de plus.

Le programme est ambitieux, et offre en quelque deux heures sept chorégraphies différentes, dans un déferlement minuté d’univers où le spectateur a à peine le temps de se poser que le voilà clos. Les pièces les plus importantes, en durée et en scénographie, Spectre, Âmes solitaires de Marwik Schmitt et Earthlings de Douglas Lee, toutes deux pour groupe, y étaient aussi les moins intéressantes. Aléas de la création — on ne sait jamais ce qui y arrivera —, ou manque de flair artistique ? Marwick Schmitt propose une série de passages d’un univers robotisé, aliénant et déshumanisé à d’autres qui se veulent plus sentis, sans s’y rendre. Earthlings, autre style, chromatico-gris-rouge-soixante-dizard, fait le même service, avec référence aux scissions entre le monde des dieux et des humains, et Éros à la clé.

Vanesa G.-R. Montoya, danseuse maison, sauve la soirée en signant son Departed, plein de coeur et séduisant jusqu’à l’os et l’ironie, seule pièce rendue avec une réelle charge d’âme — est-ce parce que la chorégraphe y dansait ? avec Célestin Boutin, tous deux excellents — et poids lâchés au sol. Your Self, de Tetyana Martyanova, est bien fait et bien rendu — sauf pour le rapport au sol ; tout comme DOMA, de Vera Kvarcakova et Jérémy Galdeano et Fuego, aussi de Montoya.

Mais il n’y avait là pas d’idées, ni physiques ni conceptuelles ni formelles, et rien de renouvelé. De Marcos Morau, Fukuoka joue sur l’illusion d’optique, efficacement ; politiquement, ce démembrement en parts de corps féminin à de pures fins visuelles (on ne voit même pas, dans la sombreur, leurs visages) est difficile à excuser. Dans le même ordre d’idées, l’abondance de solos féminins jouant sur d’autres cordes que la séduction est à saluer.

Art, temps, société

La grande critique de la soirée va à la qualité générale de la danse, habituellement impeccable aux GBC. Les unissons ne se cristallisaient pas, les fins de mouvements des uns arrivant souvent un souffle après ceux des autres. (Un décalage particulièrement douloureux dans le duo vertical de la pièce de Morau, cruel par sa nécessité d’un rythme unique et impeccable, que les danseuses n’ont trouvé qu’une fois au sol.) La musicalité était souvent en porte-à-faux. Les entrées et sorties de sol étaient bancales — ces deux bémols ne s’appliquant toutefois pas à Departed, et épargnant presque Fuego.

Les GBC ont toujours été un microcosme dans le paysage de la danse au Québec, certainement nécessaire, puisqu’il vient avec son public, important et très engagé. Cet écosystème ressemble de plus en plus à un vaisseau spatio-temporel, naviguant hors des problématiques artistiques et sociales actuelles, ne cherchant pas par son art à interroger la société, et surtout pas à laisser la société remettre en question sa vision, son conservatisme.

Ce ne serait pas un problème — le passé a du bon, il faut des gardiens des anciennes valeurs — si les ambitions de la compagnie étaient en phase avec ce qu’elle incarne. Or, elle se présente comme connectée aux créateurs de références et d’avant-garde, ou comme une compagnie audacieuse. C’est prendre des vessies pour des lanternes, et le moderne pour l’avant-garde. Pour être à la hauteur de leur discours, les GBC ont 30 à 50 ans de retard — esthétique, stylistique, politique — à rattraper. Les Grands Ballets canadiens du XXIe siècle ? Ils restent à apparaître.

Parlami d’Amore

Présenté et dansé par les Grands Ballets canadiens de Montréal. Sept chorégraphies signées Marwik Schmitt, Vanesa G.-R. Montoya, Tetyana Martyanova, Marcos Morau, Vera Kvarcakova et Jérémy Galdeano, Douglas Lee. À la Place des Arts, jusqu’au 25 mai.