La fièvre émancipatrice de l’afrobeat au FTA

«Kalakuta Republik» traite du rôle et de l’engagement des artistes en société… au péril de leur vie.
Photo: Sophie Garcia Kalaavi «Kalakuta Republik» traite du rôle et de l’engagement des artistes en société… au péril de leur vie.

Père de l’afrobeat et fervent activiste, Fela Kuti donne naissance, dans les années 1970, à un style musical dont l’essence est profondément politique, faisant de son art un puissant outil de résistance et un catalyseur d’insurrection populaire. Une dimension révolutionnaire dont les apports se mesurent sur les plans tant musical que social. Le chorégraphe burkinabé Serge Aimé Coulibaly s’est librement inspiré de cette figure emblématique pour créer Kalakuta Republik, pièce hommage au Black President, certes, mais qui traite plus largement du rôle et de l’engagement des artistes en société… au péril de leur vie.

Basé à Bobo-Dioulasso, deuxième ville du Burkina Faso, Serge Aimé Coulibaly partage sa vie entre son pays d’origine et la Belgique, où il a travaillé auprès d’Alain Platel et de Sidi Larbi Cherkaoui. Imprégné de l’héritage et des idéaux de Thomas Sankara — « Che » africain et ancien président du Pays des Hommes intègres —, le chorégraphe injecte dans ses pièces une ferveur émancipatrice : « En tant qu’artiste africain vivant en Afrique, avec tous les problèmes politiques que nous rencontrons dans nos pays, avec ces hommes politiques qui donnent l’impression de ne travailler que pour servir leurs propres intérêts au détriment des peuples, on ne peut pas rester dans un strict rôle de faiseur de beauté et de rêve. Quand on vient d’un pays comme le Burkina Faso, si les choses que nous disons ne sont pas vitales et nécessaires, alors elles ne servent à rien. »

En tant qu’artiste africain vivant en Afrique, [...] on ne peut pas rester dans un strict rôle de faiseur de beauté et de rêve. Quand on vient d’un pays comme le Burkina Faso, si les choses que nous disons ne sont pas vitales et nécessaires, alors elles ne servent à rien.

L’esprit radiant de Fela

« Ce qui m’a mené vers Fela Kuti, c’est d’abord sa musique, affirme M. Coulibaly. En tant que danseur, ce qui m’a touché en premier, sans même comprendre le message de ses paroles, ce sont ses orchestrations musicales qui offrent plusieurs niveaux de lecture possibles sur lesquels jouer. » Des morceaux s’étirant sur plus de 30 minutes, infusés de jazz, de highlife et de funk, d’où transpirent de nouvelles rythmiques percussives et dont les textes critiquent avec virulence et effronterie le régime militaire en place. Car c’est sur fond de guerre civile au Nigeria et de liberté citoyenne brimée que naît l’afrobeat, style que Kuti forge et raffinera au fil de deux décennies, n’ayant jamais froid aux yeux.

Après ce coup de foudre musical, Serge Aimé Coulibaly découvre à travers des documentaires la ferveur militante et le combat politique jusqu’au-boutiste — une insoumission frôlant la folie — que l’homme aura mené, malgré les multiples emprisonnements, les sévices corporels subis, les violentes agressions de ses proches et le saccage de ses lieux de vie et de création. « Tout ça a fait que je suis tombé amoureux de ce monsieur. Chaque fois que je commençais une création, je le montrais à mes collaborateurs en exemple, pour signifier que l’artiste, pour moi, c’est celui qui est prêt à se sacrifier pour aller jusqu’au bout de ses convictions, pour défendre ses points de vue face à ces pouvoirs politiques qui agissent souvent comme des rapaces. »

Photo: Sophie Garcia Kalaavi Si l’esprit Fela est bel et bien présent dans «Kalakuta Republik», la pièce porte aussi l’élan du soulèvement populaire de 2014 au Burkina Faso.

Pour nourrir son processus créatif, le chorégraphe est allé à Lagos visiter l’emblématique Kalakuta Republik — commune fondée par Fela Kuti et qu’il déclare république indépendante, en affront au pouvoir autoritaire en place — et The Shrine, discothèque et temple de l’afrobeat où ce dernier se produisait en concert. Mettant ses intentions documentaires et biographiques de côté, M. Coulibaly a élargi le champ de sa création, se focalisant sur le rayonnement idéologique de cette figure solaire sur la jeunesse africaine, ainsi que son legs musical considérable pour les musiciens burkinabés, mais aussi à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest et du continent entier.

Des fleurs de révolution

Si l’esprit Fela est bel et bien présent dans Kalakuta Republik, la pièce porte aussi l’élan du soulèvement populaire de 2014 au Burkina Faso auquel Serge Aimé Coulibaly a pris activement part, présentant dans un climat tendu sa précédente pièce, Nuit blanche à Ouagadougou. Une révolution qui aura mené à la destitution de Blaise Compaore, accroché au pouvoir durant 27 ans : « Les artistes, et en particulier les musiciens, étaient vraiment en première ligne de ce soulèvement-là. » À leurs risques et périls, certains ayant été persécutés et recherchés, vus comme des ennemis à museler voire à abattre.

« Dans mon cas, c’était surtout pendant la création de la pièce que j’ai senti la menace. Je savais très bien que j’étais sur un territoire très dangereux, puisqu’on critiquait de manière très claire dans une pièce chorégraphique le président en place. On avait des amis dans les services secrets qui nous indiquaient les lieux à éviter pendant nos déplacements. Chaque fois qu’on était en représentation, c’était très électrique, tu sentais qu’une balle pouvait t’atteindre à tout moment. Mais la cause était presque plus forte que la vie, le fait même de s’insurger avec notre pays nous donnait l’impression qu’on faisait quelque chose de fort et d’utile pour la communauté », décrit M. Coulibaly.

Dans ce contexte d’insurrection, les boîtes de nuit, les bars et les cafés prennent toute leur importance. Souvent fondés par des musiciens, ils sont de rares lieux d’expression et de liberté : « Les jeunes arrivent là pour se rencontrer, se passer des messages, ce sont les premiers endroits où les informations circulent. » D’où l’importance de ces lieux dans Kalakuta Republik et l’évocation de cette jeunesse burkinabé très engagée et politisée « pour qui Fela reste une très grosse référence, et Sankara, sans conteste, la référence absolue ». « Il y a dicton chez nous qui dit que les plus belles fleurs poussent sur des tas d’immondices. C’est aussi ça que j’ai voulu explorer, comment à partir d’un certain chaos, on peut s’élever grâce à la réflexion et aux interrogations sur le monde qui nous entoure. »

Kalakuta Republik

Une création de Serge Aimé Coulibaly (Faso Danse Théâtre) avec la collaboration des danseurs, Marion Alzieu, Serge Aimé Coulibaly, Ida Faho, Antonia Naouele, Adonis Nebié, Sayouba Sigué et Ahmed Soura, sur la musique d’Yvan Talbot. Présentée dans le cadre du FTA au Monument-National, du 23 au 25 mai.