«$elfie$»: entre féerie et violence

Une des scènes les plus fortes de la pièce montre le détournement érotique des armes à feu.
Photo: Malik Nashad Sharpe Une des scènes les plus fortes de la pièce montre le détournement érotique des armes à feu.

Malik Nashad Sharpe, alias Marikiscrycrycry, est une artiste noire américaine au genre fluide installée à Londres. Une identité qui la place à une périlleuse position sur l’échiquier de la stigmatisation intersectionnelle, un enjeu qui habite son travail. Puisant son imaginaire dans l’art (post-)Internet, avec ses sonorités de thèmes de jeux vidéo rétro mêlées à une bande-son hip-hop, Marikiscrycrycry livre une oeuvre audacieuse et expérimentale, croisant féerie et violence pour donner matière à réflexion.

À l’entrée en salle, coiffée d’une longue tignasse bleue vissée sur la tête, l’artiste se met en mouvement sur un thème musical de hip-hop qui tourne en boucle. Provenant de la scène expérimentale en danse, sa gestuelle fluide, ample et performative s’inspire des mouvements du dancehall, passant du flamboiement (twerk) à des états plus incarnés (lents déplacements dans l’espace).

Dans l’univers qu’elle construit en duo, Marikiscrycrycry invente ses propres codes de représentation en manipulant toute une série d’accessoires — peluches miniatures et géantes, longues perruques colorées, mystérieux portrait d’un jeune homme, roses en plastique, drapeau américain, armes en plastique —, performe l’identité queer et mêle mouvements, textes et chant. L’accompagnant en scène, le danseur Kam Wan, au fil de la pièce, semble incarner la masculinité toxique. Son corps aux muscles contractés d’abord s’exhibant, et sous les stroboscopes devenant intimidants, violents, alors qu’il se jette, bouscule et tente de soumettre avec violence sa complice.

Une des scènes les plus fortes de la pièce montre le détournement érotique des armes à feu — symbole fort lorsqu’on pense aux nombreuses victimes de la violence armée et à la brutalité policière aux États-Unis — dans une phrase chorégraphique livrée à l’unisson qui tourne non sans une touche d’humour à une caricature de scène d’action, où les deux n’en finissent plus de se tirer dessus et de mourir. Les balles tombant au sol, remplacées par des bonhommes sourires.

Cherchant à aborder le thème de la charge allostatique — cette tension qui gagne les corps soumis à un stress continu et une anxiété répétée, causant des maladies chroniques —, $elfie$ pour toucher à cette idée procède par effet de saturation (stroboscopes, sons, répétitions, alarmes et sirènes). Les corps, entre deux dépenses énergétiques, à de multiples reprises se figent, adoptent l’inertie, finissent anesthésiés et abasourdis. Véhiculant cet état d’alerte jusqu’à l’épuisement.

Présenté dans le cadre de l’événement Black. Art. Empowerment, $elfie$ recèle une panoplie de symboles cryptiques qui nous invitent à projeter nos propres interprétations, à l’aune de la violence actuelle qui s’exerce sur les corps noirs non binaires.

$elfie$

De Marikiscrycrycry avec Kam Wan. Dans le cadre de Black. Art. Empowerment, jusqu’au 18 avril au Montréal, arts interculturels.