Danser pour se soigner

Les danseurs le savent d’expérience, depuis des lunes; la science le dit maintenant aussi: la danse favorise la socialisation, le dialogue, la gestion des émotions et le développement de l’empathie.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les danseurs le savent d’expérience, depuis des lunes; la science le dit maintenant aussi: la danse favorise la socialisation, le dialogue, la gestion des émotions et le développement de l’empathie.

Il y a cinq ans, la neurobiologiste et vulgarisatrice française Lucy Vincent s’est mise à la danse, pour évacuer le stress et mieux se détendre. « Dès que j’ai commencé, j’ai vu des effets assez importants sur le corps, mais aussi sur le cerveau », explique-t-elle en entrevue. Elle nota « une amélioration de l’estime de soi, de la confiance, de l’humeur en général de façon très marquée. Mon corps a changé totalement de forme, et de distribution, si je puis dire. » Curieuse, Mme Vincent s’est tournée vers la littérature scientifique pour comprendre quels dansants mécanismes influaient sur les émotions et les processus cognitifs. En résulte Faites danser votre cerveau !, septième ouvrage de l’auteure et résumé des études actuelles sur la danse. Conclusion ? Une transformation de la vision corps-cerveau se prépare et pourrait entraîner des changements en éducation, en soins, en entraînement, selon Mme Vincent.

Lucy Vincent


« Quand on se penche sur la littérature scientifique, il se trouve, et par chance pour moi, qu’une sorte de révolution est en train de se faire en physiologie de l’exercice », explique Lucy Vincent dans son français parfait sous accent british. « Toutes ces années où on disait qu’il faut se faire souffrir pour se faire du bien, et autres No pain no gain des années 1980, disparaissent au profit de recommandations d’exercices beaucoup plus modérés. Parce qu’on s’est rendu compte que le mouvement complexe en particulier, celui qui exige de la coordination, a des effets très importants sur le cerveau. »

La vision dualiste corps-cerveau est fort malmenée par les études récentes et celles sur la danse. « On le sait depuis peu de temps, écrit Mme Vincent dans son livre, chaque contraction musculaire, même minime, a un impact sur notre corps ; mieux, rien ne vaut une activité musculaire modérée, mais régulière, qui fait travailler tout le corps sans à-coups et stress. Dans un avenir proche, rien n’empêche d’imaginer qu’on prescrive tels ou tels enchaînements de mouvements faisant travailler tels ou tels muscles pour stimuler notre foie, nos reins, notre système digestif, notre système immunitaire, notre cerveau, etc. — à la manière de la réflexologie plantaire chinoise. »

Vous pensiez ? J’en suis fort aise.

Les danseurs le savent d’expérience, depuis des lunes ; la science le dit maintenant aussi : la danse favorise la socialisation, le dialogue, la gestion des émotions et le développement de l’empathie. Mais les bienfaits s’additionnent. « Le médecin Jeremy Schmahmann aux États-Unis s’est concentré sur le cervelet », poursuit de vive voix celle qui, par ses livres (Comment devient-on amoureux ?, La forme et la frime, tous deux chez Odile Jacob), par l’animation d’une émission sur France Culture et comme porte-parole au-devant des médias, est reconnue en France davantage comme communicatrice que pour son parcours scientifique. « Schmahmann s’est rendu compte que le cervelet joue un rôle majeur dans la coordination du mouvement, et qu’il a des répercussions sur les systèmes de régulation des émotions et les réseaux cognitifs. Plusieurs équipes aujourd’hui dans le monde démontrent que tout ce qui est intellectuel passe en premier lieu par une exploration du monde et de soi-même par le biais des systèmes sensoriels. Autrement dit, on est obligé de bouger, de toutes les façons possibles, pour développer son cerveau. » Et bouger son corps rend plus intelligent.

Eh bien, dansez maintenant !

De nouveaux faits qui pourraient entraîner des changements, et très physiques, sur les manières d’enseigner, d’apprendre, de guérir, d’analyser ? « Oui. Mais la société est encore loin de prendre en compte ces données-là. On dit toujours qu’il y a vingt ans entre ce qui se passe dans les laboratoires et les prémices des changements de société. Ça va prendre encore des années avant qu’on commence à utiliser ça en éducation et dans les soins, par exemple. Plusieurs expériences ont été faites dans des écoles, où on apprenait aux enfants le déplacement des atomes par exemple, ou des planètes, en les faisant utiliser le mouvement. Même si on fait un mouvement très abstrait pour représenter une chose, un concept, on se souvient beaucoup mieux des éléments appris si on les a appris en bougeant. On les concrétise. Je m’en sers personnellement, pour la mémorisation. Et je continue la danse : je me suis rendu compte que les sensations corporelles qu’on y acquiert vous rendent beaucoup plus conscient de votre corps. Et comme le dit Antonio Damasio quand il explique le fonctionnement de la conscience de soi, plus on l’augmente, plus la confiance en soi augmente. »

Toutes ces années où on disait qu’il faut se faire souffrir pour se faire du bien, et autres No pain no gain des années 1980, disparaissent au profit de recommandations d’exercices beaucoup plus modérés

Y a-t-il d’autres activités tout aussi riches de conséquences ? Les arts martiaux, qui ont beaucoup de points communs avec la danse, sinon le rapport à la musique ? « Il y a quelques recherches qui parlent des arts martiaux. Je suis d’accord, je crois que c’est ce qui s’approche le plus de la danse. » Intuitivement, les conséquences seraient similaires ? « Oui. Oui. » Mais le fameux rapport à la musique, absent en général des arts martiaux, n’est pas anodin. « Le fait de bouger en rythme sur la musique, en particulier en synchronie avec d’autres, libère des endorphines : on se sent bien. Quelqu’un qui souffre de la maladie de Parkinson et qui arrive au stade où il ne peut plus déclencher un mouvement, par exemple un pas de marche, si on lui met une musique bien rythmée, son cerveau se branche sur ce rythme, et le recrée sur celui de la marche, ce qui lui permet d’entamer de nouveau le mouvement. »

Mme Vincent poursuit : « Je remarque que c’est un retour aux savoirs instinctifs. Il y a beaucoup de sociétés qui utilisent la danse pour les rites de passage, l’apprentissage et la guérison. On a fait un grand cercle, quoi. »

Et quelle est la danse qu’elle-même préfère pratiquer ? Court silence au bout du fil, puis une voix pleine de sourire : « Le jive. Vraiment. Ça sautille, c’est très joyeux. » Musique, donc.

Faites danser votre cerveau

Lucy Vincent, Odile Jacob, Paris, 2018, 208 pages