Vieillir en ballet pour Evelyn Hart

Dans «Vespers», Evelyn Hart est entourée de danseurs masqués, un peu seule et un peu chamane d’un peuple mi-humain, mi-animal.
Photo: Stanislav Belyaevsky Dans «Vespers», Evelyn Hart est entourée de danseurs masqués, un peu seule et un peu chamane d’un peuple mi-humain, mi-animal.

« Le ballet, comme danse, c’est un peu comme les courses de chevaux. C’est pour les jeunes », indique au téléphone l’ex-prima ballerina Evelyn Hart, 62 ans. Un art de jeunes bêtes, de jeunes danseurs. Mme Hart, qui a brillé de 1979 à 2005 comme première danseuse du Royal Winnipeg Ballet (RWB) par des interprétations émotives, dramatiques et précises — dont les grands classiques ; la fameuse Mort du cygne, Roméo et Juliette, Giselle, forcément Casse-noisettes — continue aujourd’hui à sentir son expressivité d’interprète évoluer, ce lyrisme tout particulier qui la définit. Même si une cheville ne suit plus. Même si la technique s’est délitée depuis sa retraite, à 50 ans, avec l’arrêt de l’entraînement quotidien. La revoilà sur scène. Sans pointes, toute de coeur, sur les Vespro Della Beata Vergine 1610 de Monteverdi, muse et personnage principal du Vespers de James Kudelka.

« Aaaaaah, la musique », soupire Evelyn Hart, visiblement ravie qu’on lui demande à mi-entrevue comment elle la vit, dans sa danse. « Ç’a toujours été la musique d’abord. Avant même la danse. D’abord écouter… » prend-elle le temps de dire de sa voix très douce. « J’entends la musique depuis un lieu très émotif. Après viennent la technique et l’interprétation. » Dans cet ordre ? Non ; technique et interprétation sont entremêlées, puisqu’en ballet, le défi est toujours d’outrepasser la technique, de l’exécuter si bien qu’on arrive à l’effacer, à en avaler la difficulté, et que ne passent alors qu’émotions et musique.

Et c’est cette technique, impitoyable, qui fait qu’il est très difficile, encore aujourd’hui, de vieillir en ballet. « Pour les femmes, les pointes sont la grande difficulté. » Mme Hart n’en fait plus, ni de sauts. C’est une blessure à la cheville qui l’a obligée à se retirer. Chez les hommes, ce sont les genoux, « avec leurs grands sauts, et le fait qu’ils portent » leur partenaire, qui sont souvent le talon d’Achille, fragilisés par l’usure.

Pourtant, le chorégraphe James Kudelka trouve en Evelyn Hart aujourd’hui quelque chose qui l’inspire. Et beaucoup. « Ce n’est pas tant ce qu’elle peut encore faire physiquement à son âge qui importe, mais son essence humaine et d’interprète, ce fait qu’en faisant si peu, elle laisse une résonnante et profonde impression. » S’il y a longtemps que leurs chemins se sont croisés, ce qui devient un compagnonnage chorégraphique a germé dans leur soixantaine — les deux artistes ont le même âge. En 2014, M. Kudelka pense à elle pour incarner La Femme Hiver dans ses Four Seasons, qui ont permis à la danseuse de revenir performer au RWB. Ils se retrouvent depuis régulièrement.

Le rythme au sol, le coeur au ciel

Aujourd’hui, Evelyn Hart approche la chorégraphie de la même manière qu’auparavant. « Les pas doivent être absolument clairs », poursuit Mme Hart, parlant toujours de la musicalité, « précis, afin que le haut du corps puisse s’abandonner profondément à l’interprétation ». Est-ce que l’absence de pointes lui permet d’envisager le travail autrement qu’en cette séparation jambes-tronc, de laisser descendre l’émotion ? « Non, c’est exactement la même chose, avec la possibilité d’être un peu moins rigoureux. Sur pointes, je devrais faire attention à mettre mes chaussons exactement dans le bon angle ; ma rotation en dehors devrait toujours être parfaitement tenue ; mes attaques, exactes… Là, je n’ai pas à penser à tout ça. »

« Je ne m’intéresse pas aux entrechats, aux pirouettes, à cette idée d’une technique virtuose pour Evelyn, précise de son côté James Kudelka. Laissons ça aux jeunes danseurs qui y excellent et qui doivent le faire pendant qu’ils le peuvent. Ce qu’Evelyn peut offrir au public, c’est sa générosité, qu’elle communique si aisément à ceux-là qui cherchent, nombreux, l’humanité, qui ne vont pas chercher au théâtre le dénuement de la danse contemporaine. »

Dans Vespers, Evelyn Hart est entourée de danseurs masqués, un peu seule et un peu chamane d’un peuple mi-humain, mi-animal. Qu’exige la pièce ? Une grande disponibilité, répond-elle. « C’est encore, toujours incarner au mieux les idées et sensibilités du chorégraphe. C’est être un véhicule, en fait », nomme Mme Hart. « C’est un défi de distiller ma pensée en un geste juste, précis, afin qu’elle puisse le mener et nous mener sur des terrains psychologiques qui demeurent en général inexplorés, poursuit M. Kudelka. Et c’est grâce à son âge qu’elle peut défricher des chemins de compréhension hors des voix de ces improvisations si jeunes, si chargées physiquement et sexuellement que pratiquent les danseurs aujourd’hui. »

Si on lui offrait un théâtre, une carte blanche, dans deux ans ? « Oh… Dans deux ans, je ne sais pas où je serai… » Silence. « J’aimerais beaucoup, commence-t-elle délicatement, pouvoir danser un personnage de créatrice, de femme artiste aux prises avec la création », affirme Mme Hart. Qui chorégraphierait ? « James [Kudelka], bien sûr… » nomme-t-elle, sourire dans la voix.

Elle le retrouvera dès l’an prochain, non seulement comme chorégraphe, mais comme partenaire de scène, dans Four Old Legs. « J’ai eu la chance de travailler avec toutes sortes de danseurs, nomme James Kudelka, avec des seniors, aussi, sur des scènes plus intimes que celles des opéras et des ballets, avec Susan Macpherson, Margie Gillis, Peggy Baker, Laurence Lemieux, Claudia Moore. Toutes ces expériences se cristallisent quand je travaille avec Evelyn. Je suis maintenant assez bon pour elle. »

Evelyn Hart en quelques dates

1978 Soliste au Royal Winnipeg Ballet

1979 Première danseuse pour la compagnie

1980 Première Canadienne à remporter l’or à la compétition de Varna, avec Belong (Norbert Vesak)

2005 Départ du Royal Winnipeg Ballet


Vespers

Une chorégraphie de James Kudelka pour le Royal Winnipeg Ballet. Au Centre national des arts d’Ottawa, du 1er au 3 novembre.