Battue du cœur et cœurs battus

Les danseurs Jonathan dos Santos, Sandra Bourdais et David Rodriguez
Photo: Regina Brocke Les danseurs Jonathan dos Santos, Sandra Bourdais et David Rodriguez

« J’ai lu une étude faite à l’Université de Californie à Davis, raconte Virginie Brunelle, où des chercheurs ont découvert, en observant des couples hétérosexuels, que si deux amoureux se regardent face à face, yeux dans les yeux, leurs cœurs se synchronisent. Et c’est le cœur des femmes qui s’ajustent davantage à celui de leur partenaire. » C’est cette idée qui a inspiré la chorégraphe pour composer sa première commande pour un ballet, elle qui a parlé des amours tourmentés et passionnés autant dans son tout premier Les cuisses à l’écart du cœ​ur en 2008 que dans Foutrement et Le complexe des genres. Entre autres. Ce Beating, qui partage le programme auprès de créations d’Helena Waldmann, de Marco Gœcke et d’une cochorégraphie d’Eric Gauthier et Andonis Foniadakis, est aussi un premier grand plateau pour Mme Brunelle.

« Je me suis retrouvée à créer dans des paramètres extrêmement différents de ce à quoi je suis habituée », explique Virginie Brunelle en entrevue téléphonique. La chorégraphe, qui célébrera le dixième anniversaire de sa compagnie l’an prochain, a été plongée « en double apprentissage, personnel et professionnel ». Elle énumère : « Dans un nouveau pays, travaillant en anglais, avec des paramètres préétablis de durée et de temps de création. Et avec de nouveaux danseurs, qui ont un tout autre background. Même si j’ajoute depuis quelque temps de nouveaux danseurs à chacune de mes créations, ici, il y a une contamination qui se fait à partir de ceux qui connaissent le travail. » Pour celle qui choisit en temps normal ses danseurs longuement, laissant les premiers noms influencer les suivants, c’était déjà une différence majeure.

Cette bascule de contexte de création, la chorégraphe de 36 ans la doit au diffuseur Danse Danse, qui a orchestré le lien avec Gauthier Dance (dirigé par le Québécois d’origine Eric Gauthier, habitué du Festival des arts de Saint-Sauveur). Le diffuseur pousse ici la part de son mandat qui veut « encourager et soutenir les jeunes chorégraphes d’ici, explique Mme Brunelle, et leur permettre d’avoir accès à de plus grands plateaux et à de plus grands groupes de danseurs ». Une expérience qui l’a, confie-t-elle, excitée autant que déstabilisée.

Photo: Anne-Marie Baribeau

La chorégraphe Virginie Brunelle

Le temps de création très court a fait, estime la créatrice, qu’elle n’avait « pas le temps de [se] perdre dans une recherche essai-erreur ». « J’avais une marge d’erreur très, très mince. Là, c’est le résultat qui est important, même si on aimerait accorder autant de place à la démarche. Je ne pouvais donc pas utiliser la même manière de travailler. Au lieu d’être dans une recherche dramatique, j’ai cherché un leitmotiv physique. » En amont, une assistante chorégraphique, la danseuse Isabelle Arcand, s’est ajoutée au travail. Et Virginie Brunelle a effectué la recherche d’abord à Montréal, avec ses danseurs à elle, connus, afin d’arriver à Stuttgart avec des séquences chorégraphiées.

« Je regardais les autres chorégraphes [qui signent des pièces au programme], comme Helena Waldmann, ou Andonis Foniadakis, lui qui passe de commande en commande, et qui était très détendu, qui avait presque l’air au-dessus de ses affaires. Ils connaissent très bien leur propre matériel, et leurs procédés chorégraphiques. Ce recul-là, moi, je ne l’ai pas encore. C’est très instinctif, habituellement, ce que je fais, et je le fais avec des gens que je connais, qui me connaissent, avec qui je me sens en sécurité. »

Colonnes classiques

Virginie Brunelle a donc dû retrouver, pour les transmettre, les fondamentaux de sa propre signature. Et les communiquer. « Je pense, si je regarde aujourd’hui Beating, que j’ai réussi à transmettre aux danseurs l’essence des annotations de mon travail, ce qui définit ma gestuelle ; que je suis arrivée à les salir, à faire ressortir l’humain qui reste habituellement derrière le danseur — ils étaient moins habitués à ce type de présence. » Car le répertoire de Gauthier Dance donne beaucoup dans le ballet contemporain — William Forsythe, Jiří Kylián, Paul Lightfoot et Sol León, par exemple — et les danseurs qu’on y trouve sont forgés au classique. « C’est toujours impressionnant, cette technique », commente Mme Brunelle, « et de voir à quel point y est ancré le fait de cacher l’effort, de conserver la structure du corps très droite, très rigide », nomme celle qui valorise dans son approche du mouvement la conscience du plein poids du corps, de l’effort qu’il faut pour le lancer ou le faire sauter, des vertèbres et troncs souples toujours réagissant aux violentes étreintes et repoussées, et la respiration de l’essoufflement, celle qui fait perdre au cœur sa battue régulière, justement, jusqu’à en faire presque ahaner ses danseurs. « Ça confrontait les danseurs », de manière positive, nomme-t-elle.

Passer de corps en corps

« Mais c’est sûr que le style est altéré, précise Virginie Brunelle, et c’est ce qui est intéressant : voir comment le matériel change à travers d’autres types de corps. »

Et de quoi parle la pièce ? « Devine », demande la chorégraphe, sourire dans la voix. De relations amoureuses ? « Ben oui. J’ai fait le choix d’aller vers ça, je ne pouvais pas être dans une recherche nouvelle. Je suis partie sur la pulsation du cœur, c’est plus physique, cette rythmique-là. » Et cette idée de la synchronisation des rythmes cardiaques chez les amoureux. Retrouvera-t-on son petit genre de théâtralité, de « dramatisme » ? « Ma théâtralité est impliquée à même le mouvement. Elle y est encore, peut-être de manière moins narrative. » La relation avec la musique, toujours aussi serrée, aussi porteuse d’émotion ? Avec en trame du Gorecki (par Kronos Quartet), du Liszt, du Max Richter, oui, répond la chorégraphe. « Ça parle aussi, encore, des relations de l’affect, à travers les pulsations, à travers l’intensité, l’insaisissable et l’écho du cœur. » Un Beating sur la battue — pompe et émotions — du cœur, et sur thème privilégié par la chorégraphe, les cœurs battus et rabattus par l’amour.

Gauthier Dance// Dance Company Theaterhaus Stuttgart

Programme triple de chorégraphies signées Virginie Brunelle, Helena Waldmann, Marco Goecke et conjointement Eric Gauthier et Andonis Foniadakis. Présenté par Danse Danse. À Place des Arts, du 31 octobre au 3 novembre.