Les corps du futur d’Isabelle Van Grimde

Inspirée tant des disciplines scientifiques qu’artistiques hors danse, «Eve 2050» s’inscrit dans la continuité des expositions «Le corps en question(s)» et «Corps secret», corps public qui rassemblaient une pluralité de réflexions sur le corps humain menées par des chercheurs et des artistes visuels.
Photo: Jérôme Delapierre Inspirée tant des disciplines scientifiques qu’artistiques hors danse, «Eve 2050» s’inscrit dans la continuité des expositions «Le corps en question(s)» et «Corps secret», corps public qui rassemblaient une pluralité de réflexions sur le corps humain menées par des chercheurs et des artistes visuels.

Auteure de la première série Web qui hybride danse et film de science-fiction, Isabelle Van Grimde est devenue une référence en matière d’intégration des technologies numériques dans le milieu de la danse au Québec. Après le lancement du premier volet d’Eve 2050 sur le Web, la chorégraphe invite le spectateur dans son univers utopique grâce à une installation et performance immersive à découvrir à L’Agora de la danse.

« Eve est un personnage symbolique qui est à la fois féminin et masculin, jeune et vieux, de toutes cultures, à la fois artificiel, organique, hybride et cyborg, décrit la chorégraphe de la compagnie Corps Secrets. C’est un regard sur les possibilités et le devenir de l’être humain d’ici 2050. »

Pourquoi 2050 ? « Parce que ce n’est pas si loin. C’est de la science-fiction, mais en fait pas tant que ça, vu que l’on connaît en fait déjà beaucoup de choses [sur le devenir du corps] », affirme celle qui cultive depuis des années dans son approche artistique une grande curiosité pour les recherches en science.

Fusion et hybridation

Inspirée tant des disciplines scientifiques qu’artistiques hors danse, Eve 2050 s’inscrit dans la continuité des expositions Le corps en question(s) (2012)et Corps secret, corps public (FTA 2016), qui rassemblaient une pluralité de réflexions sur le corps humain menées par des chercheurs et des artistes visuels à travers leurs oeuvres. Fidèle à cet esprit transdisciplinaire, pour ficeler le scénario de sa websérie, Isabelle Van Grimde a fait appel à des chercheurs du monde des sciences naturelles et des sciences humaines et sociales.

Photo: Jérôme Delapierre

« On a exploré la possibilité que d’ici 2050, l’humanité se scinde en trois espèces distinctes : les fusionnés avec la machine, les hybridés avec des espèces animales ou végétales et les pures et dures qui refuseront de s’augmenter ou qui n’en auront simplement pas les moyens financiers. » Un éventail de possibilités encore peu connu du grand public, pense la chorégraphe.

Interaction et grand déploiement

En déployant sa création sur trois différents supports, Isabelle Van Grimde veut offrir au public des expériences variées. À la fois un rapport individuel à l’oeuvre cinématographique à l’écran sur le Web — le projet est aussi dans la mire des festivals de cinéma expérimental — et un rapport collectif avec la performance en salle. Ces différentes adaptations représentent un travail de longue haleine mené auprès de l’artiste visuel et ingénieur JérômeDelapierre, fidèle collaborateur ayant signé la scénographie interactive et les projections de Symphonie 5.1, pièce où les interprètes dansaient avec leur double et exerçaient un contrôle sur leur environnement.

On a exploré la possibilité que d’ici 2050, l’humanité se scinde en trois espèces distinctes : les fusionnés avec la machine, les hybridés avec des espèces animales ou végétales et les pures et dures qui refuseront de s’augmenter ou qui n’en auront simplement pas les moyens financiers.

L’installation, quant à elle, reprend des images du monde utopique de la websérie et permet au spectateur de tracer son propre parcours à travers l’histoire d’Eve : « Il est invité à entrer dans cet espace enchanté par les technologies, explique la créatrice. Il peut déclencher un tas de choses instinctivement, est capté par des caméras infrarouges et son image est reprojetée en temps réel. En présence des interprètes qui connaissent tout le potentiel d’interactivité du dispositif, les gens peuvent vraiment voir tout ce qui peut être fait au niveau de l’interaction. »

En 2019, Eve 2050 sera adapté pour la scène. Une façon pour la chorégraphe de reprendre le contrôle de la narration et de l’oeil du spectateur. Dans cette oeuvre scénique à venir, il sera question de survie numérique, de rêve d’immortalité et de synchronisation de tous les êtres par le biais de l’intelligence artificielle. Un troisième volet d’une saga pour laquelle Isabelle Van Grimde se donne encore et toujours les moyens de ses ambitions.

Réflexion de la chorégraphe sur son principal outil de travail

« Je m’intéresse beaucoup à l’imagerie médicale, au corps en tant que data, au génome et aux perceptions de la matière dans les théories de la physique quantique. Un des thèmes qui revient dans mon travail est la transparence. Il y a toujours cette idée d’aller voir à l’intérieur du corps, d’aller plus loin pour voir ce qu’est le corps. Des notions comme le microbiome nous montrent que nous sommes des écosystèmes. Plus de 50 % de nos cellules ne sont pas humaines mais bactériennes, et une portion de nos gènes aussi. Ça bouleverse déjà notre notion de ce qu’est un corps, et d’ici 2050, notre vision du corps va être complètement chamboulée. C’est pour ça que j’explore l’idée de sa dématérialisation et de la transposition du cerveau en données numériques dans un ordinateur. L’esthétique [de nos créations] suit tout ce qu’on est en train de découvrir sur la perception du corps. »

Eve 2050

Installation immersive et performance de Van Grimde Corps Secrets. Chorégraphie et direction artistique : Isabelle Van Grimde. Design d’interaction : Jérôme Delapierre. Avec Sophie Breton, Félix Cossette, Chi Long, Justin de Luna, Marine Rixhon, Gabrielle Roy. À L’Agora de la danse du 19 au 22 septembre.