Crystal Pite et Jonathon Young: l’illumination de savoir qu’il n’y aura pas d’épiphanie

«C’est un spectacle exténuant, physiquement et émotivement, pour les performeurs. Ils ne sont que six, et c’est deux heures très intenses», relate Crystal Pite.
Photo: Michael Slobodian «C’est un spectacle exténuant, physiquement et émotivement, pour les performeurs. Ils ne sont que six, et c’est deux heures très intenses», relate Crystal Pite.

Comment revivre après un grand drame ? Le peut-on, vraiment ? Et comment faire grand spectacle de ces questions ?

Betroffenheit, de la chorégraphe Crystal Pite et du comédien et dramaturge Jonathon Young, soulève ces interrogations. De manière métaphorique, théâtrale et tout à fait littérale. Car c’est à partir de la réaction à la tragédie vraie, vécue par M. Young, de sa traversée du cauchemar après qu’il eut perdu, en 2009, dans un incendie, sa fille de 14 ans, un neveu et une nièce, que le spectacle est né.

« Quand nous avons décidé de créer un spectacle qui utiliserait l’histoire personnelle de Jonathon comme un moteur, nous savions tous que ce ne serait pas facile », explique en anglais en entrevue téléphonique la Vancouvéroise Crystal Pite, 47 ans, dont la carrière internationale a explosé ces dernières années, aboutissant à des commandes de l’Opéra national de Paris, du Nederlans Dans Theater 1, du Ballet Frankfurt ou du Ballet national du Canada.

« Ce n’est pas une autobiographie, pas une autofiction. Son histoire est dans le spectacle, mais nous ne voulions pas nous attarder aux détails. Dès le départ, ça a été un défi, un vrai ; pour gérer [to cope with] l’histoire, les émotions. Nous sommes presque tous des proches de Jonathon — même l’équipe à la scénographie. L’enjeu nous semblait élevé. Mais Jonathon voulait le faire. Alors on l’a aidé. On a voulu le soutenir et faire ce voyage avec lui. Du point de vue pratique, à travers la création, nous l’avons laissé nous guider. Jonathon était devant, et nous suivions. Et il a été brave, et curieux, et plein de joie et de légèreté et de clarté, et créatif. »

 

Montréal est une fin de parcours pour Betroffenheit, qui tourne depuis juillet 2015, après quatre ans et quelque 95 représentations — ce qui est beaucoup pour la danse, à coups de trois ou quatre représentations par ville dans de grands théâtres —, saluées par le public et les critiques de la France, d’Australie, de Taïwan, etc. Toujours théâtrale, Pite explore ici une ambiance carrément cabaret, claquettes à l’appui, s’inspirant des ambiances cinématographiques de All That Jazz (Bob Fosse, 1979) ou de Cabaret (Fosse aussi, 1972).

« C’est un spectacle exténuant, physiquement et émotivement, pour les performeurs ; maintenant surtout physiquement. Ils ne sont que six, et c’est deux heures très intenses. Même pour l’équipe technique, c’est exigeant. C’est une proposition très ambitieuse pour tout le monde. »

La quête alchimique du deuil

Photo: Michael Slobodian Une scène de «Betroffenheit»

Comment s’est faite l’alchimie, de l’intime au grand plateau, de la douleur du deuil au spectaculaire ? « Même pour nous, ça reste encore aujourd’hui mystérieux… » juge Mme Pite. Se tapissait aussi dans les recoins de ce geste, qui a la beauté de tresser l’entraide à la création, le danger de faire une thérapie sur scène. « Ce que personne dans l’équipede création ne désirait », poursuit la chorégraphe.

« Nous voulions créer un monde, pour nous et pour le public, qui permettrait à tous de penser à ces grandes questions qui surgissent de la souffrance, du traumatisme, de ce que ça veut dire quand on est humain de chercher à survivre à quelque chose comme ça. Nous ne voulions rester collés ni au traumatisme ni à l’histoire de Jonathon ; nous voulions que résonnent des questions plus larges, universelles. Je ne sais pas si je peux parler de la création comme d’une expérience de guérison, ça, je ne sais vraiment pas. Mais je sais que ça a été une part du travail, du travail que nous devions faire pour… oui, pour guérir. Does that make sense ? » demande la créatrice.

Comment s’assurer d’éviter l’effet thérapie ? En collectant aussi d’autres histoires, des drames, des reportages, des tragédies de l’actualité, des pensées d’experts et de spécialistes afin de voir et de saisir comment d’autres ont vécu ces expériences. « Ça a permis de diluer l’émotion qui se condensait autour de l’histoire de Jonathon, de faire un zoom out. Nous avons adopté une approche multifacette pour arriver à tracer un portrait plus grand, plus large. »

Le spectacle est-il alors une catharsis, un retour à la magie originelle du théâtre, à la libération des émotions ? « Ah. Bonne question », indique Mme Pite, prenant le temps de rassembler ses idées avant de les faire dévaler. « Une des découvertes que nous avons faites à traversBetroffenheit, c’est que notre protagoniste — et j’utilise ce mot volontairement, afin que personne ne pense que c’est un spectacle sur Jonathon, car c’est un show plutôt sur ce Monsieur Untel —, notre protagoniste, donc, est en quête d’une épiphanie, d’une catharsis ; en quête de ce moment où tout deviendra clair et où tout sera guéri ; où tout est guéri. Et il découvre qu’il n’y en aura pas. Pas d’épiphanie. Pas de catharsis. »

« Et que ce qu’il doit faire, c’est poursuivre cette quête, cette recherche, cette pratique presque, qui n’aboutira jamais et qui est désormais sa vie. Et que ce sera ça, la quête. Et que ce doit être fait avec amour, soin, attention [care], patience, pardon. Qu’il n’y aura pas de grande illumination. C’est ce que j’aime de ce spectacle : l’épiphanie, c’est de comprendre qu’il n’y en aura pas. Je pense que c’est très émouvant. »

Fin de parcours

Photo: Michael Slobodian Une scène de «Betroffenheit»

Le spectacle a beaucoup bougé au fil du temps, même si sa chorégraphe ne peut dire comment. « C’est comme voir un enfant : on sait qu’il grandit, mais on ne s’en rend réellement compte que lorsqu’on essaie de l’habiller avec un chandail sorti de son tiroir qui semble devenu soudainement trois crans trop petits. L’évolution du spectacle est le résultat d’une tonne de petits changements, de petites variations qui se sont faites au fil du temps. Les danseurs ont approfondi leurs rôles, leurs timings, leurs corps face au mouvement. C’est beaucoup plus riche maintenant ; et il n’y a pas d’autres manières d’arriver là que de faire, et refaire, et rerefaire, dans différents théâtres, dans différentes villes. » C’est aussi le spectacle qu’elle a le plus laissé aller comme chorégraphe, qu’elle a le moins poli, le moins retouché, et de loin. « Normalement, je fais constamment des changements, je zigonne tout le temps. Là, presque pas. »

La chorégraphe s’apprête, avec ses danseurs (elle en parlera au cours de l’entrevue comme d’une famille, ou comme d’artistes hyperspécialisés par rapport à son univers), à plonger dans Revisor, le prochain spectacle, qui sera également cocréé avec Jonathon Young. « C’est une adaptation d’une farce [Nicolas Gogol, 1836]. Nous voulions nous attaquer à quelque chose de politique, de drôle. Nous tentons de voir si le spectacle peut inclure cette farce, comme une sorte de problème mathématique. Et Jonathon a écrit toute une pièce, de cinq actes, qu’on utilise en narration, comme une bande sonore. » Ce spectacle passera par Danse Danse en avril 2019.

État de choc

Betroffenheit est un mot allemand sans équivalent français. Un mélange entre sidération et incompréhension, qu’on pourrait traduire par « stupeur paralysante », qui désigne l’état de choc qui submerge l’individu après la catastrophe.

Betroffenheit

Un spectacle de Crystal Pite et Jonathon Young, avec Young, Christopher Hernandez, David Raymond, Cindy Salgado, Jermaine Spivey et Tiffany Tregarthen. Présenté par le Festival TransAmériques au Centre Pierre-Péladeau du 5 au 7 juin.