«Dark Field Analysis»: à sang chaud

L’ambiance qu’arrive à composer le chorégraphe néerlando-suédois et ses illusionistes collaborateurs semble parfois tenir du film d’auteur.
Photo: Ben Mergelsberg L’ambiance qu’arrive à composer le chorégraphe néerlando-suédois et ses illusionistes collaborateurs semble parfois tenir du film d’auteur.

De la froideur d’une phrase initiale — « What are you thinking ? », distendue, machinale, suraticulée, jusqu’à la chaleur d’un chant profond. De l’homme à sang chaud à celui robotisé de demain, en passant par d’animales furies à quatre pattes. De l’audience-jury qui se voit regarder, assis des quatre côtés de la salle, à la solitude du spectateur seul face au spectacle. Du rouge au vert, du noir au clair, le duo Dark Field Analysis, du chorégraphe Jefta Van Dinther, offre un voyage inédit.

L’ambiance qu’arrive à composer le chorégraphe néerlando-suédois et ses illusionistes collaborateurs — Minna Tiikkainen à la lumière, Cristina Nyffeler à la scénographie, David au son — semble parfois tenir du film d’auteur, pensé par un p’tit frère tordu de David Lynch ou Cronenberg. Deux hommes, entièrement nus, assis au sol sur un tapis vert billard, conversent (en anglais seulement), leurs voix très amplifiées par des micros-casques. En accumulant lentement, avec brio musique et lumières, corps en différents états, mais aussi chant — un outil si rarement utilisé, en danse contemporaine ! —, puis en faisant chavirer son univers du froid au chaud dans une étrange « scène rouge », Jefta Van Dinther arrive à créer un mystérieux drame d’abstraite, cérébrale et délicate science-fiction. Et à faire chavirer le spectateur dans une fascination devant cet univers d’une désuétude futuriste, d’une nostalgie de l’avenir, en brouillant juste assez ses repères de lecture

Les repères sont brouillés également quand on cherche à établir des filiations avec d’autres oeuvres. On pense à Chaleur humaine, de Stéphane Gladyszewski, en plus cérébral. On se dit que si Laurie Anderson était deux hommes nus et faisait de la danse contemporaine, oui, ça se rapprocherait de ça. Chose certaine, M. Van Dinther révèle dans cette pièce une maîtrise de la mise en scène et de l’illusion théâtrale, portées par deux interprètes généreux de concentration, de précision (et de précision d’intensité) et de sueur. On n’en dira pas plus, afin de préserver cette pièce étonnante — et il est rare que l’on soit étonné — pour ceux qui voudront la goûter.

Dark Field Analysis

De Jefta Van Dinther. Avec Juan Pablo Camara et Roger Sala Reyner. Présenté par le Festival TransAmériques, au théâtre Prospero, jusqu’au 27 mai.