Le duo de choc de Marc Béland et Sònia Gómez

Marc Béland affirme ne pas avoir senti le poids de l’écart de génération avec la créatrice catalane dans la quarantaine et avoir trouvé des préoccupations similaires quant à la physicalité du mouvement.
Photo: Stéphane Najman Marc Béland affirme ne pas avoir senti le poids de l’écart de génération avec la créatrice catalane dans la quarantaine et avoir trouvé des préoccupations similaires quant à la physicalité du mouvement.

En mettant en scène sa propre mère de 70 ans à ses côtés, Sònia Gómez avait marqué les esprits lors de son dernier passage à Montréal avec Mi Madre y Yo. C’est que l’artiste catalane cultive un goût du risque dans son approche alternative et performative de la danse. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait trouvé en l’acteur Marc Béland, mémorable danseur de La La La Human Steps, un collaborateur de haut calibre pour remixer son solo Bailarina, une oeuvre minimale créée dans le but d’être déformée et recyclée.

L’initiative de Gómez consisteà faire circuler une de ses pièces entre les mains de différents artistes et performeurs. En leur laissant une grande liberté d’adaptation, l’objectif est de permettre à chacun d’injecter dans cette matière première son propre imaginaire, ses références et son rapport à la danse. « Sònia souhaitait que ce solo soit entièrement pris en charge par la personne à laquelle elle le confiait, qu’il soit transformé, voire dévié de l’original, en tenant quand même compte d’une série de huit consignes », explique Marc Béland, qui est allé à la rencontre de la chorégraphe à Barcelone pour découvrir et s’approprier l’oeuvre.

Son incursion en Espagne a marqué le processus de transmission-création, si bien que ce qui devait être au départ un solo est devenu un duo avec la chorégraphe : « On s’est vite rendu compte qu’on partageait les mêmes obsessions créatrices, soit l’approche théâtrale de la danse et surtout cet intérêt à remettre en question la représentation. » Les deux créateurs se saisissent ainsi d’un enjeu de la non-danse demeurant dans l’air du temps, mais se concentrent ici de manière minimale sur le travail du corps.

À 59 ans, le danseur affirme ne pas avoir senti le poids de l’écart de génération avec la créatrice catalane dans la quarantaine et avoir trouvé des préoccupations similaires quant à la physicalité du mouvement : « Tous les deux, on a tendance à aller au-delà de nos limites, à nous pousser à l’extrême. Depuis La La La Human Steps, j’ai toujours plongé facilement dans la dépense corporelle. De son côté, Sònia essaie de trouver une façon de pouvoir continuer à danser sans se blesser. Ça m’intéressait beaucoup, car il semble que ce caractère extrême finisse toujours par nous rattraper. »

Engagement sensoriel et citoyen

De manière très intuitive et ludique, Marc Béland s’est attaché en particulier à la consigne de « bouger de façon intéressante » pour intégrer dans la pièce une part d’improvisation : « J’ai toujours aimé le danger de l’improvisation. En scène, c’est un temps très chargé qui permet de réfléchir sur le mouvement. La proposition trouve sa puissance sur la longueur, au contact du public et en ayant recours à l’humour. » En posant le spectateur face à une création qui évolue en temps réel, le danseur parle d’un échange vibratoire et kinésique de la salle à la scène : « Il s’agit pour moi d’être comme un diapason, de capter certaines énergies et d’essayer d’être le plus possible en vibration avec le public. »

Dans le solo original de Gómez, Marc Béland voyait un plaidoyer écologique : « Cette préoccupation pour l’environnement est une part sous-jacente, elle transparaît surtout dans les consignes de la pièce qui se conclut par une sorte de ballet apocalyptique. » Pour rebondir sur cet aspect, dans son adaptation, il a choisi de retenir comme trame de fond les réflexions du penseur écologiste Louis-Gilles Francoeur faisant état d’un dernier bilan catastrophique planétaire, et s’est inspiré des discours du philosophe Alain Deneault sur l’économie et la politique. « Avec le temps, c’est comme si je ressentais une sorte d’urgence. J’ai moins envie de passer du temps en studio pour affiner des mouvements, mais plutôt pour exprimer cette inquiétude croissante quant à ce qui se passe dans le monde. C’est comme si j’avais envie d’intervenir de manière plus légère au niveau technique, et plus forte à titre de citoyen. Sûrement parce qu’il me reste moins de temps à vivre, la recherche de la virtuosité a moins de sens pour moi aujourd’hui. »

N’ayant pas de formation classique ou contemporaine, ce bougeur atypique avoue d’ailleurs n’avoir jamais été un adepte de virtuosité. De son passage par la célèbre compagnie d’Édouard Lock, il évoque surtout la rencontre énergétique avec Louise Lecavalier et sa personnalité. « Ce qui m’intéresse dans le mouvement aujourd’hui, c’est la part d’inconscient qu’il peut révéler, ces choses qui habituellement nous échappent. Danser, c’est pour moi une sorte de transe révélatrice », affirme-t-il. Une recherche de vérité et d’authenticité qu’il investit dans sa relecture de la pièce de Gómez, reflet de son rapport à la danse ancré dans l’actualité et socialement engagé.

Bailarinas

Création de Marc Béland et Sònia Gómez. Présentée par l’Agora de la danse, à l’édifice Wilder, du 3 au 6 mai.