Danse - Dialogues intergénérationnels

Jess Meets Angus où deux danseurs quinquagénaires dia-loguent, par leurs gestes, sur l’amitié.
Photo: Philippe Poirier Jess Meets Angus où deux danseurs quinquagénaires dia-loguent, par leurs gestes, sur l’amitié.

Homme de théâtre, Marc Béland fut aussi danseur dans une première vie. Et pas le moindre : il frayait avec la troupe d’Édouard Lock, La La La Human Steps, alors que la compagnie connaissait ses premiers grands moments de gloire. Il n’hésite jamais à honorer ce premier amour, même s’il « ne se sent pas vraiment un danseur », prévient-il en entrevue avec Le Devoir.

« J’ai toujours aimé bouger, danser, confie l’artiste cinquantenaire, qui pratique encore assidûment le yoga et le karaté. Quand j’ai l’occasion, j’aime m’exprimer comme ça. Je suis toujours prêt à faire en sorte que la danse soit plus diffusée. »


Voici que l’automne lui offre deux occasions plutôt qu’une. Cette semaine, le festival Quartiers Danses (QD) - anciennement appelé Transatlantique -, qui tente de démocratiser ce 5e art en le rendant plus accessible, lui donne carte blanche les 14 et 15 septembre. En novembre, il participe à Terminus, qui conclura un cycle de création amorcé en 2004 par la chorégraphe Charmaine Leblanc, sur le mitan de la vie. La cohorte de danseurs qui ont fait les beaux jours de la « nouvelle danse » dans les années 1980 arrive à une maturité prête à cueillir.


Pour sa carte blanche à Quartiers Danses (QD), Marc Béland a réuni « des hommes [de sa génération] au parcours singulier de danse ou de mouvement », explique-t-il. Benjamin Hatcher, ex-danseur des Grands Ballets canadiens devenu chorégraphe, Claude Godin, ex-danseur de La La La devenu chorégraphe, et Jeff Hall, membre de Carbone 14 avant de travailler pour le Cirque du Soleil, ont tous croisé son chemin à un moment ou l’autre.


« Ce sont quatre solos » à caractère un peu biographique, décrit-il. Le solo de Jeff Hall, par exemple, fait référence à une chute de 20 pieds qu’il a faite en 2002 et dont il a failli sortir infirme. « Mais on est en train de développer un langage commun pour raconter ce qui nous unit. Je veux que ça reste un peu informe, qu’on se mette un peu en danger, alors ça part d’un canevas d’improvisation. »


Un autre rendez-vous de QD aborde le vieillissement, Jess Meets Angus de Silke Z., une des trois pièces proposées pour lever un petit voile sur la nouvelle danse-théâtre allemande. Deux danseurs quinquagénaires dialoguent, par leurs gestes, sur l’amitié.


À l’autre bout du spectre, les jeunes artistes fraîchement débarqués sur la scène professionnelle, ont toujours eu la part belle de ce festival. Cette 10e mouture ne fait pas exception, alors qu’on croisera sur la Promenade des artistes ou la place des Festivals du Quartier des spectacles des collectifs récemment apparus dans le paysage dansant : Atypique, En cohorte, Bal [let] de rue elles. À Tangente, l’interprète rompu aux univers du cirque et de la danse de Marie Chouinard, Sylvain et de Paul-André Fortier proposera Ne meurs pas tout de suite, on nous regarde, un de ses premiers crus chorégraphiques.


À bout de bras


Ainsi, ce qui distingue peut-être ce petit festival, c’est le pont qu’il tente de jeter entre les générations. Autant son directeur et fondateur Rafik Sabbagh veut « permettre aux jeunes artistes de faire évoluer leur travail », autant il trouve « beau » et essentiel de voir danser de plus vieux interprètes qui ont la danse « dans la peau », comme Marc Béland.


« C’est important de garder vivantes l’anthropologie et l’histoire de la danse », explique celui qui a déjà jumelé les artistes Françoise Sullivan et Jane Mapin, un lien esthétiquement incongru, mais qui a le mérite de faire connaître la pionnière Sullivan à un autre public, plaide-t-il.


Rafik Sabbagh tient son festival à bout de bras depuis 10 ans. Avec des programmations un peu pêle-mêle et un soutien financier en dents de scie, il arrive pourtant à sa 10e mouture avec un menu qui offre une certaine cohérence : croisements disciplinaires, entre la danse et le théâtre surtout, volet allemand et vitrine sur la jeune création in situ lui donnent un certain panache. Quoiqu’on y retrouve encore un lot de reprises - dont Quartex de Mandoline Hybride, qui promet ici de remanier Bijoux, vu l’an dernier - et d’extraits chorégraphiques comme ceux de Catherine Tardif, de Dominique Porte et Brice Noeser qui composeront la soirée d’ouverture.


« Ça commence à fleurir, à avoir une signature et à se doter de plus de moyens artistiques », dit le directeur à propos de QD, dont le budget atteint 200 000 $ cette année (sans inclure les coûts amortis par de nombreux partenariats - Danse-Cité, Tangente, Place des Arts).


« On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a », clame-t-il, prêt à sacrifier un peu de professionnalisme - il reconnaît qu’il ne verse pas des cachets faramineux et que les conditions techniques n’ont pas toujours été optimales - pour donner à la danse la visibilité qu’il lui souhaite. « Je veux que ça touche les gens dans leur quotidien, qu’ils vivent un moment de poésie. »