«Viking»: entre Terre et Mars, version Lafleur

«Viking» formule une fascinante, et souvent hilarante, critique de l’hégémonie américaine, fût-elle spatiale ou culturelle.
Photo: IXION Communications «Viking» formule une fascinante, et souvent hilarante, critique de l’hégémonie américaine, fût-elle spatiale ou culturelle.

Dans un entrepôt perdu au milieu d’une étendue désertique, cinq Québécois ont été réunis afin d’incarner un homologue américain participant à une mission sur Mars. C’est que, dans l’espace, les problèmes interpersonnels se multiplient, d’où cette « mission miroir », sur Terre, chargée de trouver des solutions, puisque composée d’individus dotés des mêmes profils psychologiques que les astronautes. Hélas, c’est tout le contraire qui se produit dans Viking, la nouvelle comédie existentialo-surréaliste de Stéphane Lafleur, présentée en première mondiale au Festival international du film de Toronto lundi.

« Je songeais depuis longtemps à un film sur une mission spatiale et, au hasard de mes recherches, je suis tombé sur un documentaire traitant des sondes Voyager, envoyées au fin fond de notre système solaire, et dont les concepteurs avaient gardé un double en laboratoire afin de pouvoir régler des problèmes techniques à distance. Je me suis demandé ce qui se passerait si on appliquait cette logique du “double” aux humains d’une telle mission », explique le réalisateur primé de Continental, un film sans fusil et En terrains connus.

Farfelu, le concept devient étrangement — c’est le mot — crédible.


De récit et de métaphore

Le film est raconté du point de vue de David, qui est le « miroir », le double, de l’astronaute John. Pour David, cette mission, c’est le rêve d’une vie ; c’est l’occasion de « faire une différence ».

Comme ses collègues, David/John reçoit chaque matin un message du vrai John, qui lui écrit son humeur au réveil, avec qui il est présentement en conflit, etc. L’allure de l’appareil qui achemine lesdits messages évoque un HAL miniature : un amusant clin d’oeil au 2001 de Kubrick. Plus poétique : cette image récurrente de la conjointe de David, qui revient le hanter, cette fois en un hommage à Solaris, de Tarkovski.

« Je me doutais que je tenais un bon concept, mais c’était tellement riche que ça devenait facile de se perdre, poursuit Stéphane Lafleur. Dès l’arrivée d’Éric [K. Boulianne, qui coscénarise], ça s’est accéléré. J’avais plusieurs idées, mais j’ai une approche davantage instinctive, poétique, tandis qu’Éric est très fort dans le narratif. C’est ce que je voulais pour ce film-ci. Après Tu dors Nicole, qui était un film d’errance ne racontant pas nécessairement une « histoire », et c’était assumé, j’avais envie d’un film propulsé par un récit, avec des paliers, des développements. On a vraiment travaillé ça, Éric et moi. Parce que, avec un “film à concept” comme celui-ci, ça peut vite devenir lassant si on n’offre pas autre chose au spectateur. »

Cet « autre chose » revêt en l’occurrence la forme de trouvailles insolites, de retournements inattendus, d’apartés pleins de cet humour pince-sans-rire qui caractérise le cinéma de Stéphane Lafleur… Comme il arrive que certains astronautes américains aient un double québécois du sexe opposé étant donné que seul prime le profil psychologique, on a, par exemple, droit à ce passage où un sexagénaire taciturne annonce le plus naturellement du monde qu’il est enceinte : ici-bas, on reproduit, sans mauvais jeu de mots, tout ce qui se passe là-haut.

Plus la mission avance, et plus elle s’embourbe dans des peccadilles. Sous la bienveillance de surface règne une insidieuse tyrannie. Mais lorsque survient un changement de garde axé sur, dixit le film, « le gros bon sens », c’est pire. À un moment clé, David/John demande à un collègue de trancher entre « la manière douce » et « la manière dure ». En amont, il a fait état de son désir de régler les « vrais problèmes », les « vraies affaires », expressions chargées de sens s’il en est…

Dès lors, on pourra percevoir dans Viking, une métaphore politique gauche-droite.

 

« Inévitablement, avec la science-fiction, on finit par aborder des sujets… concrets. D’ailleurs, on ne voulait pas approcher le projet comme une parodie de film de science-fiction. Éric et moi voulions que les personnages se croient, et que le public y croie avec eux. C’est la situation qui est absurde, pas les personnages : j’ai toujours de l’empathie pour mes personnages. C’est beaucoup ça, qui revient dans mes films : des situations absurdes, et comment les personnages réagissent face à ces situations. »

Un film « à côté »

En filigrane, Viking formule une fascinante, et souvent hilarante, critique de l’hégémonie américaine, fût-elle spatiale ou culturelle.

« Les États-Unis inspirent énormément notre culture, nourrissent notre culture ; ils déteignent sur nous. À l’origine, j’ai envisagé ce film de science-fiction en sachant très bien que je n’aurais pas les moyens de faire comme les Américains. J’ai donc conçu et placé mon film, “à côté” de ces superproductions-là… Viking, c’est un film qui se prend pour un autre film, comme David se prend pour John. Le concept permettait non seulement d’assumer cette limite de moyens, mais de s’en amuser tout en exprimant quelque chose. »

Au-delà de la dimension humoristique qui flirte volontiers avec le surréalisme (il est des séquences que Buñuel n’aurait pas reniées), Viking voit Stéphane Lafleur s’attarder à des considérations existentielles sérieuses, comme dans ses trois films précédents.

« J’aimais cette idée d’un gars qui veut aller au bout d’un projet pour pouvoir ensuite passer à autre chose ; que ce soit pour lui comme une deuxième chance. Tu dors Nicole, c’était sur une fille qui ne sait pas ce qu’elle veut, et là, on a un gars qui sait exactement ce qu’il veut. »

Or, comme le veut l’expression consacrée, mieux vaut prendre garde à ce que l’on souhaite. Stéphane Lafleur opine.

« Des fois, il faut aller au bout des affaires pour se rendre compte qu’on était mieux où on était. On fait souvent ça, dans la vie. L’autre truc plus loin, et la prochaine bébelle, la nouvelle bébelle… Une fois que tu l’as, tu reviens à la case départ. Viking, c’est un peu un film là-dessus. C’est paradoxal, parce que moi-même, avec mes films, il faut que j’aille au bout de mes idées pour pouvoir passer à d’autres. »

On n’ira pas s’en plaindre, ce processus réussissant à merveille au cinéaste, l’un de nos plus doués et originaux. Ce que prouve à nouveau Viking.

Le film Viking prendra l’affiche le 30 septembre.

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