Katherine Jerkovic et sa lumineuse mélancolie

«Le coyote» sera présenté en première mondiale au Festival international du film de Toronto le 11 septembre.
Photo: TIFF «Le coyote» sera présenté en première mondiale au Festival international du film de Toronto le 11 septembre.

Cette année, douze productions et coproductions québécoises, en court et en long, sont présentées au Festival international du film de Toronto (TIFF). Que du beau et du bon. C’est tout spécialement le cas en ce qui concerne Le coyote, de Katherine Jerkovic.

Il s’agit du deuxième film de la cinéaste québécoise, dont la carrière est intimement liée au TIFF. En effet, en 2018, son film Les routes en février y avait remporté le prix du meilleur premier long métrage canadien. Le coyote s’avère une oeuvre de la continuité, et c’est en l’occurrence heureux.

« Le film est terminé depuis un mois à peine, révèle la réalisatrice en entrevue. Je ne m’attendais pas à ce que ça déboule si vite. Je me sens privilégiée de revenir au TIFF. J’y avais reçu un accueil chaleureux. J’avais senti que mon film y avait sa place et son public. D’ailleurs, le public du festival est très généreux : les salles sont pleines. Je me souviens, à l’époque, je m’attendais à ne pas voir un chat à ma projection, puis à déambuler tranquillement de film en film, mais c’était plein, et j’ai ensuite été très sollicitée. » Nul doute qu’il en sera de même avec Le coyote, présenté en première mondiale le 11 septembre.

Campé à Montréal, le film a pour protagoniste Camilo (Jorge Martinez Colorado, vu dans la série Le temps des framboises), un Québécois d’origine mexicaine. Employé d’entretien la nuit, Camilo, la cinquantaine, a jadis eu un restaurant à lui : Le Coyote. Pour des raisons qui seront révélées graduellement, il a tout perdu, sauf son amour pour la cuisine.

Or, voici qu’au moment même où une connaissance lui offre de déménager à La Malbaie afin d’y reprendre son métier de chef, Camilo voit reparaître sa fille Tania (Eva Avila). Toxicomane, Tania dit vouloir — pour une énième fois — redevenir clean. Pour ce faire, elle souhaite que son père s’occupe du jeune Zachary (Enzo Desmeules Saint-Hilaire), un petit-fils que Camilo ignorait avoir.

Fragments d’inspiration

Pour mémoire, Les routes en février contait les retrouvailles heureuses mais pudiques entre une jeune Québécoise et sa grand-mère en Uruguay. À nouveau, donc, la réalisatrice s’intéresse au lien qui unit enfants et grands-parents.

« J’ai été témoin plus d’une fois de situations où un parent manque, et où des grands-parents prennent le relais. C’est un phénomène qu’on aborde peu au cinéma, il me semble. Les grands-parents apportent beaucoup de positif, par exemple au niveau de la transmission. Ils peuvent être une véritable bouée de sauvetage. »

L’idée du film remonte à environ dix ans, et implique un patient processus d’écriture interrompu pendant environ un an et demi par Les routes en février.

« Les routes en février était une histoire minimaliste. Elle avait une profondeur, mais était plus simple dans ses rouages dramatiques. Il y avait un côté autobiographique, avec une alter egoLe coyote contient lui aussi des éléments personnels, mais répartis dans les différents personnages. J’ai été une enfant élevée par une mère assez seule qui travaillait la nuit. J’ai aussi été une jeune maman hantée par ce sentiment de ne jamais être à la hauteur… Et même s’il est inspiré de gens que j’ai connus et connais, je m’identifie également à Camilo, à cette volonté de nouveau départ, de recommencement : à plusieurs moments de ma vie, j’ai changé de pays, et j’ai dû prendre des décisions aux conséquences importantes. »

Quant aux autres caractéristiques des personnages, elles font écho à ce que Katherine Jerkovic a observé dans son entourage au fil du temps. Par exemple, Tania est en partie basée sur deux connaissances toxicomanes : l’une s’en est sortie, l’autre pas. Camilo, ce grand-papa néophyte, a pour sa part pris forme au gré des séjours de la cinéaste au Mexique, où vit à présent sa mère.

J’ai été témoin plus d’une fois de situations où un parent manque, et où des grands-parents prennent le relais. C’est un phénomène qu’on aborde peu au cinéma, il me semble. 

Comme Les routes en février, Le coyote s’avère émouvant, voire poignant, mais ne cède jamais au sentimentalisme. On est dans la nuance, la retenue et la justesse. « C’est le type de cinéma que j’aime voir et que j’aime faire. J’ai du respect pour le spectateur et je ne veux pas lui imposer de sentiments ou d’opinions. Comme spectatrice, je me sens un peu agressée devant un film qui essaie trop fort de me faire ressentir telle ou telle émotion, de me faire pleurer ; je ne me sens pas respectée. Il faut qu’il y ait une distance entre l’oeuvre et le spectateur afin que celui-ci puisse réellement ressentir les choses. C’est fondamental. Donc pour moi, c’est autant un choix éthique qu’artistique. »

Sachant cela, on ne s’étonne guère lorsque Katherine Jerkovic énonce les principales questions qui la turlupinent en cours d’écriture.

« Je me demande toujours : est-ce que c’est un choix facile ? Est-ce que je m’en vais dans les clichés et les stéréotypes ? Ce sont des questions que je me pose constamment. Je suis très rigoureuse dans l’écriture : j’y mets du temps, je reprends, je peaufine. De cette façon, je sais que j’ai une base solide sur laquelle m’appuyer. Au tournage, ça me permet de me laisser aller, de me laisser surprendre. »

Quelque chose de différent

 

Lorsqu’on lui demande dans quel état d’esprit elle se trouve à l’approche de la première au TIFF, Katherine Jerkovic confie : « L’aventure de faire un film, c’est ce qui te permet de passer à autre chose par rapport à certaines questions. Écrire et faire un film, ça te permet de bouger intérieurement, continuer à avancer. Ça fait en sorte qu’une fois terminé, on se sent déjà loin du film, on est ailleurs. Je suis ailleurs. Je travaille sur un autre projet… Mais quand je regarde en arrière, je crois avoir fait un bon film. Ou enfin, un film qui apporte quelque chose de différent dans le cinéma québécois. Entre la première ébauche il y a dix ans et le film terminé, je reconnais l’oeuvre que je voulais faire. Je reconnais les images que j’ai tournées. L’âme du projet a survécu à tout ce long processus. Ça a donné un film mélancolique, mais lumineux. »

C’est là une description, à l’instar de l’écriture de Katherine Jerkovic, très juste.

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