Patrice Leconte de retour chez Simenon

Le réalisateur français Patrice Leconte est de passage à Montréal pour présenter «Maigret» au festival Fantasia.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le réalisateur français Patrice Leconte est de passage à Montréal pour présenter «Maigret» au festival Fantasia.

Taciturne, mais possédant un regard aiguisé, Maigret est le protagoniste de plusieurs dizaines de romans aux intrigues souvent très noires. Celle de Maigret et la jeune morte ne fait pas exception, quoique, dans son adaptation, Patrice Leconte laisse entrer un peu de lumière. Intitulé simplement Maigret, son plus récent film constitue sa seconde incursion dans l’univers du prolifique romancier après le remarquable Monsieur Hire, sorti en 1989 et nommé sept fois aux César.

« Je n’avais pas de désir conscient de revenir un jour à Simenon pour un film, sauf que, dans la vie, il m’accompagne depuis l’adolescence », confie Patrice Leconte, rencontré à l’occasion de son passage au festival Fantasia, où est présenté Maigret ce mardi.

Dans sa tendre jeunesse, en effet, le cinéaste passait ses vacances d’été auprès d’une grand-mère qui avait toujours une pile de Simenon à portée de main. « C’est comme ça que j’ai commencé à en lire, d’abord des Maigret, puis ses romans dits “durs” ensuite. Au début, j’étais un peu gêné, parce que ça faisait moins sérieux que de lire, disons, Chateaubriand. Puis, quelques années plus tard au lycée, en terminale, le prof de philosophie nous annonça que nous étudierions Descartes, Kant, etc., mais que pour lui, le plus grand philosophe demeurait Simenon. Ça a, comme qui dirait, légitimé ma passion ! » se souvient Patrice Leconte.

Campé dans les années 1950, Maigret voit le commissaire tenter d’identifier une jeune fille assassinée. Le film, dont la direction photo très soignée signée Yves Angelo (Tous les matins du monde, Germinal) est à dominante de bleus, exsude une impression de mélancolie glacée, en contraste avec l’empathie manifeste — et assez inhabituelle — du policier.

Question d’atmosphère

De l’avis du cinéaste, Simenon est un compagnon de travail formidable. « Il est très épuré. Il esquisse avec brio des descriptions très succinctes, mais très évocatrices. Il est très cinématographique. Mais en même temps, il peut être un faux ami, car ce n’est pas si simple de l’adapter : si on ne s’en tient qu’à ce qui arrive, on passe à côté. Il faut extrapoler, ce qui est plus compliqué, mais plus passionnant ; parvenir à rendre compte des sentiments, de la charge émotionnelle, de l’atmosphère… »

Justement, comme le veut la formuleconsacrée, « Simenon, c’est une atmosphère ». Or, malgré les pièges mentionnés par le réalisateur, ainsi que la nature intangible de ladite atmosphère « à la Simenon », le fait est que l’écrivain fut adapté avec succès un nombre appréciable de fois : de Julien Duvivier (Panique) à Claude Chabrol (Les fantômes du chapelier, Betty), en passant par Pierre Granier-Deferre (Le chat, La veuve Couderc, Le train, L’Étoile du Nord) et évidemment Patrice Leconte, pour ne nommer qu’eux.

Autant de cinéastes fort différents les uns des autres, et qui ont réussi à s’approprier Simenon sans le trahir pour autant. On revient donc à cefameux « Simenon, c’est une atmosphère ». C’est à la fois très vague et très spécifique, et peut-être ce paradoxe explique-t-il, au fond, l’adéquation singulière entre Simenon et le 7e art. En cela qu’à travers son dépouillement, l’auteur laisse énormément de latitude aux cinéastes.

« Un bon exemple de ce phénomène, c’est le roman Les fiançailles deMonsieur Hire, adapté par Duvivier sous le titre Panique, et des décennies après, par moi, avec Monsieur Hire. Quand on les regarde, ce sont deux films distincts, mais issus du même roman. »

Deux films distincts, oui, et brillants. En filigrane, Panique traite d’antisémitisme, tandis que Monsieur Hire est davantage un film noir.

« Simenon a une écriture plus allusiveque directive ; il n’est pas un auteur envahissant. On peut l’adopter, en l’adaptant, et en faire quelque chose à soi. D’ailleurs, lorsque Jérôme Tonnerre [coscénariste à qui l’on doit entre autres Un coeur en hiver et Confidences trop intimes] et moi avons montré notre Maigret à John Simenon [fils du romancier et coproducteur du film], il a été enchanté, même si nous avions pris pas mal de libertés. Il nous a alors dit : “Vous vous êtes beaucoup écartés du roman de mon père, mais sans le roman, vous n’auriez pas pu écrire ce film.” »

Photo: Axia Films Une scène du film «Maigret» avec les acteurs André Wilms, dans son dernier rôle au cinéma avant son décès en février dernier, et Gérard Depardieu

L’une de ces libertés est certainement cette « empathie manifeste, et assez inhabituelle », qu’affiche le bon commissaire. S’il cherche à redonner son nom à cette « jeune morte », c’est en partie parce que sa défunte fille aurait eu le même âge qu’elle. À l’instar de cette autre jeune fille, qui se retrouve mêlée à l’affaire par la bande, et que Maigret prendra sous son aile.

« Dans plusieurs des romans que j’ai relus lorsque Jérôme et moi cherchions lequel nous pourrions adapter, Maigret n’est pas très commode, tant avec ses collègues qu’avec sa conjointe. Dans ce roman-ci toutefois, s’il est au commencement blasé et fatigué, tout cela s’envole avec l’enquête, qui revêt une dimension personnelle. »

On a par conséquent droit à des scènes poignantes, comme lorsqueMaigret interroge un artisan qui a signalé la disparition d’une jeune femme. En surface, la démarche semble avoir été en pure perte puisqu’il ne s’agit pas de la même personne, mais en réalité, la scène est fondamentale sur le plan dramatique, humain. « Quand on perd un enfant, on perd tout, il ne reste rien, rien que la nuit », déclare l’homme. Ce à quoi le commissaire répond : « Je sais… Je sais. »

« Je n’en menais pas large, pendant le tournage de cette scène, se souvient Patrice Leconte. Gérard Depardieu ayant lui-même perdu un enfant, son fils, Guillaume… »

Depardieu est Maigret

 

C’est en effet Gérard Depardieu qui incarne Maigret, un choix qui tombe sous le sens : « Je l’ignorais en l’approchant pour le rôle, mais Gérard est un féru de Simenon également. “Pourquoi personne ne m’a proposé de jouer Maigret avant toi ?” m’a-t-il demandé. J’aime sa présence immense, au propre et au figuré ; sa fragilité… Depardieu est comme ça dans la vie. J’adore ce gros bonhomme cabossé. »

Il n’empêche, de controverses en allégations à caractère sexuel, hésite-t-on à présent à embaucher le monstre sacré ?

« J’ai entendu parler de ça, évidemment, mais on dit tout et son contraire à propos de Depardieu. Ça ne m’intéresse pas d’entrer là-dedans. C’est un type bourré de contradictions, mais tellement talentueux et attachant… Et il ne s’agit pas de pardonner ses amitiés politiques bizarres, ou de pardonner ce dont on l’accuse, de fermer les yeux… Je ne veux pas tenir compte de ça — peut-être que je me trompe — et me priver de son talent. »

Il importe de préciser, en outre, que le film fut tourné alors que l’enquête ouverte après qu’une jeune actrice, Charlotte Arnould, eut allégué que Depardieu l’avait violée avait été classée sans suite par le parquet de Paris, en 2019. Ce n’est qu’au printemps 2022, après la sortie du film en France, qu’il fut révélé que l’acteur avait été mis en examen un an plus tôt pour la même affaire.

Quoi qu’il en soit, Patrice Leconte n’a pas l’intention de se lancer dans une série de Maigret : « Une des raisons pour lesquelles nous avons choisi ce titre, Maigret, c’est justement par souci de suggérer une finalité. »

Toutefois, une troisième adaptation de Simenon n’est pas exclue : « Ce ne serait pas un Maigret. Mais un autre de ses romans ? Qui sait ! Peut-être que ce qui me plaît le plus chez Simenon au bout du compte, c’est qu’il met en scène des gens normaux, des badauds, des quidams ; des gens qui, a priori, n’ont pas d’histoire. Mais dès qu’on se met à gratter un peu… »

Le film Maigret prendra l’affiche le 29 juillet.

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