«Les enfants de Refus global»: la femme qui cherche

La cinéaste Manon Barbeau en compagnie de son frère, François.
Photo: Michèle Pérusse / Valérian Mazataud Le Devoir La cinéaste Manon Barbeau en compagnie de son frère, François.

L’écran de cinéma est-il le miroir de l’âme des cinéastes, ou des spectateurs ? Sans doute un peu des deux, et c’est pourquoi les films révèlent autant de choses sur les valeurs, les tourments et les passions des artisans que sur ceux de la société d’où ils émergent. Dans le cadre de la série estivale En thérapie : le cinéma québécois, Le Devoir donne l’occasion à huit psychologues de se prêter au jeu de la séance thérapeutique, avec pour patient un film d’ici de leur choix. Cette semaine, le seul documentaire de la sélection, l’émouvant Les enfants de Refus global (1998), de Manon Barbeau.

En 1998, les célébrations autour des 50 ans du célèbre manifeste Refus global, publié en 1948 et signé par les grandes figures du mouvement automatiste, dont Paul-Émile Borduas qui en était le porte-étendard, ne se sont pas déroulées sans polémiques. Après tout, les signataires, dont Jean Paul Riopelle, Françoise Sullivan, Marcelle Ferron, Maurice Perron et Marcel Barbeau, voulaient secouer l’apathie et le conformisme du Québec de leur époque. En plaidant pour que soit « fini l’assassinat massif du présent et du futur à coup redoublé du passé », leur démarche de rupture et de contestation ne pouvait être sans conséquences sur leur carrière, leur vie de couple et leur famille.

Fille de Marcel Barbeau et Suzanne Meloche — celle-ci a refusé de signer le manifeste —, Manon Barbeau décide, 50 ans plus tard, de revenir sur les suites de ce manifeste, dont la séparation de ses parents, et ce qu’ont vécu les autres fils et filles de ces créateurs. Dans Les enfants de Refus global, non seulement elle s’engage dans une quête personnelle, renouant avec son frère, François, souffrant de schizophrénie, de même qu’avec son père, mais elle retrouve aussi d’autres signataires, et leur progéniture, pour mettre en lumière les aspects plus douloureux de leurs choix. Et leurs répercussions sur la génération suivante.

Jusqu’où va la liberté de l’artiste ? À quel prix s’exerce-t-elle sur les autres, et particulièrement sur le clan familial ? Ces questions n’ont pas plu à tous au moment de la sortie de ce documentaire, mais elles ont gardé toute leur pertinence deux décennies plus tard. Pour tenter d’y répondre, place à Nicolas Lévesque, psychologue, psychanalyste et auteur de plusieurs essais, dont Ptoma. Un psy en chute libre (Varia, 2021) et Je sais trop bien ne pas exister (Varia, 2016).

Qu’avez-vous ressenti lors du premier visionnement du film ?

Je devais avoir 24-25 ans, et je l’ai vu la même semaine que Tu as crié : LET ME GO (1996), d’Anne Claire Poirier. À ce moment-là, je commençais ma pratique comme psychologue clinicien, mon travail d’essayiste, tout en entreprenant un doctorat sur le deuil, sans compter mon intention de fonder une famille. Ces deux documentaires ont été fondateurs pour moi, car ils m’ont permis de comprendre le psychologue, l’écrivain et le père que je voulais devenir. Sans compter que les deux cinéastes affirment avec courage que c’est bien beau, les discours et les grands idéaux, mais il faut aussi aller vers le réel, et vers les gens. J’avais aussi un intérêt très personnel à voir Les enfants de Refus global : ma mère a perdu la sienne alors qu’elle avait trois ans, je l’ai vue entreprendre une quête semblable à celle de Manon Barbeau, alors que mon père [Claude Lévesque (1927-2012), philosophe et professeur à l’Université de Montréal] a frayé avec les automatistes.

Le film fit grand bruit au moment de sa sortie, car il a ému beaucoup de spectateurs, mais certains l’ont vu comme une remise en question du manifeste, ou encore comme un point de vue biaisé, centré sur la souffrance de la cinéaste.

Il m’apparaît comme une oeuvre subversive, encore aujourd’hui, car Manon Barbeau désacralise la figure du grand artiste en défendant une position féministe : faut-il rester dans l’idée de l’homme narcissique obtenant beaucoup de succès et devenant le père d’autres enfants qui sont en somme ses élèves ? Elle ose aussi se demander si l’on peut tout accepter, tout tolérer, au nom de l’art. En ce qui me concerne, la réponse est non ! Regardez la religion, et constatez toutes les choses épouvantables qui ont été faites en son nom.

Au fond, vous l’abordez comme un… manifeste ?

Je l’ai reçu de cette façon, destiné à ma génération. Refus global disait : « Place à la magie, place à l’amour », alors que Manon Barbeau dit plutôt : « Place à la nature, place aux enfants » — ce n’est pas un hasard si le film est dédié à sa fille, Anaïs, et à son fils, Manuel. C’est même assez frondeur, car elle affirme haut et fort ne pas voir les choses de leur façon ; il ne s’agit pas seulement d’une charge, mais d’une proposition. Les signataires affirmaient qu’il fallait sortir de la « peur de toutes les formes susceptibles de déclencher un amour transformant ». Pourquoi pas alors l’amour d’un enfant qui transforme la vie ? Les signataires pensaient que c’était impossible, mais en 2022, nous sommes capables d’y croire.

De la même manière que les signataires disaient étouffer dans la société québécoise des années 1940, son film n’est-il pas aussi une façon d’exprimer son propre étouffement face à son passé ?

Lorsque Manon Barbeau touche le nom de sa mère sur une de ses toiles et qu’elle s’effondre en larmes, c’est une scène qui condense une émotion puissante, un grand moment du cinéma québécois. Un autre temps fort du film, c’est lorsqu’elle se retrouve dans l’atelier de son père, Marcel Barbeau : il est incapable de lui parler sans peindre… Lorsqu’elle évoque son abandon et la schizophrénie de son frère, jamais il ne veut s’engager dans une quelconque introspection, expliquer ce qu’il a pu vivre dans sa propre enfance, etc. Les automatistes étaient très proches de la psychanalyse, mais d’une manière plus théorique. La cinéaste débarque chez son père en disant : qui va soigner mon frère ? Qui va soigner mes blessures d’enfance ? Au fond, c’est un film qui démontre l’importance de la psychologie.

Photo: Michèle Pérusse / Valérian Mazataud Le Devoir Nicolas Lévesque est psychologue, psychanalyste et auteur de plusieurs essais, dont «Ptoma. Un psy en chute libre» (Varia, 2021) et «Je sais trop bien ne pas exister» (Varia, 2016).

Quelle place accordez-vous au cinéma dans votre pratique, et est-ce que ce film pourrait être utile ?

Je suis l’élève de mes patients. Ce sont eux qui me suggèrent des livres ou des films. Quand j’ai la chance d’en lire ou d’en voir — on m’en suggère beaucoup ! —, ça peut devenir un objet sur lequel travailler, car toutes ces oeuvres parlent d’eux, avec d’autres mots et d’autres images. C’est la même chose pour les rêves de mes patients, des films dans lesquels ils inventent, et trouvent, des images extrêmement éloquentes.

Avez-vous accompagné des personnes qui pourraient ressembler à celles que l’on voit dans le film de Manon Barbeau ?

Quelques patients schizophrènes comparables à son frère François et d’autres semblables à son père. Souvent, ils vivaient dans une extrême solitude, étant parfois la seule personne à qui ils parlaient, un peu comme Paul Borduas [fils de Paul-Émile Borduas], parti à l’étranger seul sur un bateau. J’accompagne aussi des patients ayant vécu de grandes ruptures, comme celle provoquée par Suzanne Meloche : le legs est très lourd à porter. Car il faut comprendre qu’aucune valeur humaine, prise isolément et poussée jusqu’au bout, n’est une bonne chose. La liberté n’a de sens que si elle est mise en écho avec la responsabilité. C’est pourquoi certains mouvements réclamant la liberté représentent surtout le vide de notre époque : la liberté à tout prix, c’est le néolibéralisme, et à quoi mène le libre marché ? À la destruction.

Les enfants de Refus global, de Manon Barbeau, est disponible gratuitement sur le site de l’ONF.

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