Coquillages, mélancolie et crustacés

Une scène du film d’animation «Marcel the Shell with Shoes On»
Photo: Entract Une scène du film d’animation «Marcel the Shell with Shoes On»

La petite histoire raconte que Marcel, un mollusque pourvu d’un oeil et de souliers roses, serait né de l’ennui, celui de l’actrice Jenny Slate et du réalisateur Dean Fleischer Camp lors d’un mariage, gribouillant sur une table ce qui deviendrait leur personnage fétiche. On ne peut que remercier ces nouveaux mariés de l’invitation !

Il y a plus de dix ans, cette esquisse est devenue une sensation virale sur YouTube, un court film d’animation où l’essentiel brillait déjà de tous ses feux : un antihéros microscopique plein d’humanisme, porté par une petite voix éraillée, celle de Jenny Slate, dispensant sa sagesse, et sa naïveté, à qui voulait bien l’entendre. Avec sa démarche hésitante — accentuée par la technique de l’animation image par image dans un environnement et par certains acteurs captés en prises de vues réelles —, et ses aphorismes involontaires, Marcel a vite conquis les coeurs, faisant ensuite le saut dans les pages d’albums destinés aux enfants, pour finalement aboutir sur grand écran.

Marcel the Shell with Shoes On s’inspire en partie de cette longue gestation, célébrant au passage les vertus de la patience pour mieux décortiquer ce succès inattendu sur le Web. En fait, ce conte pour petits et grands se moque allègrement de cette gloire virtuelle instantanée, épinglant au passage ses effets pervers et délétères. « It’s an audience, not a community », déclare le perspicace Marcel devant le nombre impressionnant de visionnements des premières images prises par Dean (le cinéaste dans son propre rôle, grandeur nature !).

Ce documentariste a échoué dans cette maison transformée en Airbnb après le départ fracassant des propriétaires suite à une séparation, se trouvant lui-même en plein marasme sentimental et sans domicile fixe. Les anciens occupants ont quitté les lieux avec toute la fratrie de Marcel, maintenant seul avec sa grand-mère Connie (merveilleuse Isabella Rossellini), dont le timbre de voix laisse présager une fin de parcours assez proche. Dean décide alors d’observer le quotidien de ces deux mollusques qui n’ont de mollusque que le nom : ingénieux, déterminé, et d’un optimisme malgré tout débordant, ce tandem a l’âme à la tendresse, et fait preuve d’une débrouillardise exemplaire devant les vicissitudes de cette existence en miniature.

Une fable douce-amère

 

Un documentaire sur lui ? Marcel n’en voit pas la nécessité, d’abord parce qu’il ignore de quoi il s’agit, finissant par comprendre que « it’s the truth, kind of ». Grâce à ces allures de cinéma-vérité, le récit offre une apparence décousue, et épingle finement des situations tour à tour cocasses et mélancoliques. Cette (chic) maison de la banlieue de Los Angeles devient ainsi un vaste théâtre de la vie, un jardin des merveilles, ou encore un champ de bataille. Maintenant bien au fait du pouvoir de séduction des images, Marcel a alors la bonne idée de s’en servir pour retrouver les siens — ce qui nous vaut des séquences hilarantes dignes des meilleures stories sur Instagram —, jusqu’à ce que la célèbre Lesley Stahl de la non moins célèbre émission d’affaires publiques 60 Minutess’intéresse à sa croisade.

Si vous trouvez cela délicieusement absurde, vous n’avez encore rien vu, rien entendu, et surtout rien vécu en termes d’émotions, de surprises et d’allégresse devant cette fable douce-amère sur l’importance vitale de la communauté élargie et sur la nécessitéimpérieuse de l’amitié, assaisonnée de répliques savoureuses suscitant autant les larmes que le rire. Par exemple, pour expliquer l’accent singulier de la grand-mère, Marcel souligne simplement que « she’s not from here, she’s from the garage » ! Et à travers cette même figure magnifique et vieillissante, vous ne trouverez pas meilleure égérie pour expliquer l’importance du respect dû aux aînés, et le nécessaire travail du deuil.

Grâce à leur sensibilité exceptionnelle, et à un délicieux sens de l’ironie, Dean Fleischer Camp et Jenny Slate ont façonné une créature venue d’un autre monde : celui de la bienveillance inconditionnelle et de la solidarité tous azimuts. Le nôtre n’a jamais eu autant besoin d’un héros de la trempe de Marcel.

Marcel the Shell with Shoes On

★★★★ 1/2

Film d’animation de Dean Fleischer Camp. Avec Jenny Slate, Isabella Rossellini, Dean Fleischer Camp, Lesley Stahl. États-Unis, 2021, 90 minutes. En salle.

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