James Caan, l’irrésistible mauvais garçon du cinéma américain, n’est plus

Avec le décès de James Caan, le cinéma américain perd l’un de ses « mauvais garçons » favoris, et le Nouvel Hollywood, l’une de ses figures phares.

Emporté à l’âge de 82 ans, cet acteur au tempérament bien trempé et à jamais associé au rôle du bouillant Sonny, dans The Godfather (Le parrain), a eu un parcours singulier. Après avoir connu une popularité fulgurante au cours des années 1970, il se retira vers le début des années 1980. Puis, alors qu’on le disait fini, il revint doucement au jeu avant d’effectuer un brillant retour au début des années 1990 dans le succès Misery, qui le ramena à l’avant-plan.

Ironiquement, ce rôle d’écrivain séquestré par sa « plus fervente admiratrice » (Kathy Bates, lauréate d’un Oscar) lui échoit après que les Michael Douglas, Harrison Ford, William Hurt, Dustin Hoffman, Robert De Niro, Al Pacino, Gene Hackman et autre Robert Redford l’ont tous refusé. C’est dire combien il n’était plus la saveur du moment.

Né en 1940 dans le Bronx, à New York, James Caan s’intéresse d’abord au sport, travaillant tout jeune dans la boucherie de son père, un émigrant juif allemand comme sa mère. À l’Université Michigan, il fait partie de l’équipe de football. Puis, à l’Université Hofstra, à Hempstead, il se prend d’une passion inopinée pour le jeu. Sur place, il fait la connaissance d’un certain Francis Ford Coppola.

De retour à New York, il parfait sa formation d’acteur cinq années durant. Sa carrière cinématographique ne tarde pas à décoller. Ainsi, après une apparition dans Irma la douce (Billy Wilder, 1963), il obtient un premier rôle principal dans le suspense Lady in a Cage (Walter Grauman, 1964), en voyou qui terrorise une femme prisonnière d’un ascenseur. En 1967, il donne la réplique à Simone Signoret dans Games (Le diable à trois, de Curtis Harrington), une variation des Diaboliques de Clouzot. L’année suivante, il est la tête d’affiche de Countdown, de Robert Altman, en astronaute s’apprêtant à alunir.

La consécration vient toutefois en 1969, lorsque l’ami Coppola le dirige, face à Shirley Knight, dans le drame The Rain People (Les gens de la pluie). En étudiant renvoyé à la suite d’une blessure subie au football, puis rejeté par sa famille, Caan bouleverse. Le film est un échec commercial, mais le talent de l’acteur ne passe pas inaperçu.Dans la foulée, on lui confie le rôle d’un autre footballeur, réel celui-là : Brian Piccolo, emporté par un cancer en pleine gloire à 26 ans. Le téléfilm Brian’s Song lui vaut un prix Emmy en 1970.

La décennie glorieuse

 

À l’époque, Francis Ford Coppola en est déjà à préparer The Godfather et, à l’issue de délibérations devenues légendaires avec le studio, Caan se voit offrir le rôle de Sonny, l’aîné des Corleone, le plus explosif et Casanova des trois frères (à la ville, Caan se marie quatre fois et a cinq enfants). À sa sortie en 1972, le film — un véritable phénomène — cimente le statut de James Caan, qui décroche au passage une nomination aux Oscar.

Deux de ses meilleures compositions suivent : en marin qui s’éprend d’une prostituée mère célibataire dans Cinderella Liberty (Permission d’aimer, de Mark Rydell, 1973), et en professeur de littérature joueur compulsif dans The Gambler (Le flambeur, de Karel Reisz, 1974).

Tout au long de la décennie, il multiplie les premiers rôles dans une variété très hétéroclite de projets, de la science-fiction culte Rollerball (Norman Jewison, 1975) à la comédie musicale Funny Lady (Herbert Ross, 1975), en passant par les magnifiques westerns Another Man, Another Chance (Un autre homme, une autre chance, de Claude Lelouch, 1977), avec Geneviève Bujold, et Comes a Horseman (Le souffle de la tempête, d’Alan J. Pakula), avec Jane Fonda. En 1981, il est brillant dans Thief (Le solitaire, de Michael Mann), en perceur de coffres-forts.

Au début des années 1980, cependant, le déclin du mouvement « auteuriste » associé au Nouvel Hollywood et la domination des films bonbon et des superproductions à effets spéciaux ne cadrent pas avec sa vision du métier. À l’Orlando Sentinel, Caan confie d’ailleurs à ce propos en 1992 : « Beaucoup de films médiocres étaient alors produits. […] C’était une période au cours de laquelle je me suis dit : “Je ne vais plus travailler.” »

Un autre facteur ayant poussé l’acteur loin des projecteurs est le décès de sa soeur adorée, Barbara Caan, emportée par la leucémie à 36 ans. Afin de combattre la dépression, James Caan devient entraîneur sportif de tout-petits, dont son fils Scott Caan, lui-même futur acteur.

C’est finalement le manque d’argent qui le ramène au jeu. Au Los Angeles Times, il explique, en 1991 : « J’étais cassé comme un clou. Je ne voulais pas travailler, mais mes chiens avaient faim et je pouvais voir leurs côtes. J’ai donc décidé qu’il était temps de m’y remettre. »

Coppola l’indéfectible

Or, si ses années de gloire sont derrière lui, sa vision du métier, elle, n’a pas changé.

Ainsi, insatisfait du scénario du drame d’espionnage The Holcroft Covenant (Le pacte Holcroft), il se désiste in extremis : une décision qui, jumelée à un côté qu’il qualifie lui-même de « grande gueule », lui vaut la réputation empoisonnée d’acteur « difficile ». On lui prête en outre une dépendance à la cocaïne, mais l’acteur s’en défend, précisant que cela fait partie de l’aura de « mauvais garçon » qui lui colle à la peau.

Quoi qu’il en soit, lorsqu’il confie à James Caan le rôle d’un vétéran devenu instructeur dans Gardens of Stone (Jardins de pierre, 1987), Francis Ford Coppola doit se battre avec le studio pour défendre son choix. Il en résulte une belle performance, poignante et nuancée.

On l’évoquait d’emblée, en 1990, le thriller Misery agit comme un électrochoc sur la carrière fragile de Caan. Alité pour la majeure partie du film, il parvient à tirer son épingle du jeu, charisme naturel et visage expressif aidant. Sachant que son premier succès lui est venu d’un film, Lady in a Cage, où il était celui qui tourmentait une protagoniste immobilisée, il y a là une forme de justice poétique.

Ce seul triomphe tardif suffit à assurer un dernier acte doré à la vie professionnelle de James Caan. Parmi la trentaine de films auxquels il participe jusqu’en 2021, on retiendra le country noir Flesh and Bone (Le lien, de Steve Kloves, 1993), en patriarche tueur ; Bottle Rocket (Wes Anderson, 1996), en cambrioleur rusé ; The Yards (Trahison, de James Gray, 2000), en entrepreneur louche ; Dogville (Lars von Trier, 2003), bref mais mémorable en papa gangster ; et Elf (Elfe, de Jon Favreau, 2010), savoureux en éditeur aigri qui s’adoucit.

On le disait extrêmement drôle et bourré d’autodérision. À Deadline, le complice Coppola a déclaré jeudi : « Jimmy a traversé ma vie plus longtemps et de plus près que n’importe quelle autre figure de cinéma. Depuis les débuts sur The Rain People, à travers toutes les étapes de ma vie… Ses films et les nombreux grands rôles qu’il a joués ne seront jamais oubliés. »

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