«Juste la fin du monde»: j’ai quelque chose à vous dire

Une scène du long métrage «Juste la fin du monde», de Xavier Dolan, avec les acteurs français Nathalie Baye et Gaspard Ulliel
Photo: Les Films Séville Une scène du long métrage «Juste la fin du monde», de Xavier Dolan, avec les acteurs français Nathalie Baye et Gaspard Ulliel

L’écran de cinéma est-il le miroir de l’âme des cinéastes, ou des spectateurs ? Sans doute un peu des deux, et c’est pourquoi les films révèlent autant de choses sur les valeurs, les tourments et les passions des artisans que sur ceux de la société d’où ils émergent. Dans le cadre de la série estivale En thérapie : le cinéma québécois, Le Devoir donne l’occasion à huit psychologues de se prêter au jeu de la séance thérapeutique, avec pour patient un film d’ici de leur choix. Cette semaine, cris, chuchotements et silences dans Juste la fin du monde (2016), de Xavier Dolan.

Comment renouer avec sa famille après 10 ans d’absence ? Et comment, surtout, lui annoncer que la mort va bientôt vous emporter ? C’est tout le dilemme de Louis (le regretté Gaspard Ulliel), jeune dramaturge célèbre ayant coupé les ponts avec le milieu modeste, et banlieusard, dans lequel il a grandi. Si le retour du fils prodigue réjouit sa mère (Nathalie Baye) et sa soeur cadette, Suzanne (Léa Seydoux), il en va autrement pour l’aîné, Antoine (Vincent Cassel), affichant une hostilité ouverte et envahissante, au grand désespoir de sa conjointe, Catherine (Marion Cotillard), femme timide et soumise.

Les circonstances de sa venue ne sont pas claires pour son entourage, et risquent fort de le demeurer, tant cet homme dont le métier est de jongler avec les mots n’arrive pas à les trouver pour exprimer ce qui le ronge de l’intérieur. Car entre l’euphorie des uns et la colère des autres, Louis cherche encore sa place au sein de ce clan dysfonctionnel, prisonnier de son mutisme, de ses angoisses, et de ses (nombreuses) blessures d’enfance.

Juste la fin du monde, sixième long métrage de Xavier Dolan, après ses débuts fracassants en 2009 avec J’ai tué ma mère, signait sa deuxième adaptation d’une oeuvre théâtrale après Tom à la ferme (2013), de Michel Marc Bouchard. Il s’inspire ici du dramaturge français Jean-Luc Lagarce, dont la pièce, écrite en 1990 et largement autobiographique, était marquée par les ravages du sida. Le cinéaste, s’entourant de grandes vedettes de l’Hexagone, a ancré le récit dans un lieu indéfini (le tournage s’est déroulé en partie à Laval), et un temps plus ou moins rapproché. Pour cette deuxième analyse, Le Devoir s’est entretenu avec Valérie Bourgeois-Guérin, professeure de psychologie à l’UQAM et psychologue clinicienne.

Qu’avez-vous ressenti lors du premier visionnement deJuste la fin du monde ?

J’ai été frappée par la tension, et surtout par la profondeur du non-dit, qui prenait plus de place que ce qui était dit. C’est un sentiment étrange, et un peu angoissant, de voir quelqu’un qui essaie de nommer quelque chose, mais en être incapable par la parole. Qu’une oeuvre présente des relations familiales aussi complexes en donnant beaucoup d’importance aux silences, j’ai trouvé ça merveilleux. La question centrale est celle de la fin de vie, de la maladie à l’issue fatale — jamais spécifiée dans le film —, un thème pas très souvent abordé. Mes patients en fin de vie ou en deuil ont souvent l’impression que les choses vont s’améliorer parce que l’on vit une épreuve ; le film montre que ce n’est pas toujours le cas.

Élaborer un scénario pour annoncer une nouvelle de cette ampleur à sa famille n’est-il pas toujours voué à l’échec ?

Louis affiche un réel désir de faire la paix avec une partie de son histoire, mais le film illustre très bien que les autres ne sont pas rendus au même point que lui. Sa mère et sa soeur le ramènent à son rôle d’autrefois, et personne n’est en mesure de l’accueillir dans ce qu’il est devenu, on sent même une fermeture. Même son succès dérange, et on constate la cassure, le changement de statut, sauf pour sa soeur, qui l’admire. Au fond, plusieurs se doutent de la vraie raison de sa venue, mais ils ne veulent pas l’entendre.

Étonnamment, sa meilleure alliée, c’est sa belle-soeur, qu’il ne connaissait pas. Catherine ne l’installe pas dans un rôle préétabli, et semble plus ouverte à l’accueillir pour ce qu’il est. On a l’impression qu’elle saisit plein de choses, même si leurs échanges relèvent du bavardage, et elle réussit à établir une vraie complicité, sans doute parce que contrairement aux autres, elle n’est pas juste enfermée dans la colère. Ce qu’elle dit, et ce qu’elle ne dit pas, résonne très fort en lui.

Il faut souligner aussi que tous les acteurs ont su jouer le silence avec une grande profondeur, sans que ce soit caricatural. Les silences sonnent souvent un peu faux dans les films, ou sont installés d’une manière trop volontaire, mais ce n’est pas le cas ici.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Valérie Bourgeois-Guérin est professeure de psychologie à l’UQAM et psychologue clinicienne.

Ne trouvez-vous pas que la colère d’Antoine est difficile à saisir ? Jalousie ? Homophobie ?

Ce personnage demeure obscur, il m’embête, et c’est pour cela que je le trouve intéressant. Cette incompréhension permet à notre imaginaire de nous fournir des réponses. On peut tout autant percevoir une envie face à Louis, ou un refus de l’ordre de la finitude : il se doute de ce que son frère veut annoncer, mais trouve cela trop dur, trop lourd, ce qui provoque sa colère. On peut aussi y voir une tentative de protéger sa soeur — c’est très mal fait, j’en conviens ! — en faisant en sorte que Louis parte au plus vite pour éviter qu’elle comprenne. C’est une défense contre un trop-plein d’émotions, mais ce n’est pas un comportement inhabituel.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Valérie Bourgeois-Guérin est professeure de psychologie à l’UQAM et psychologue clinicienne.

Intégrez-vous le cinéma à votre pratique ? Et si oui, est-ce que ce film y trouverait une place ?

Je recommande rarement des films. Je m’intéresse à ce que mes patients ont vu, à ce que ça leur apporte, à comment eux les interprètent. Imposer ce qui m’a inspirée, ce serait leur imposer en quelque sorte ma vision du monde. Si je choisissais Juste la fin du monde, ce serait angoissant pour plusieurs personnes, et très apaisant pour d’autres. Dans plusieurs films, les adieux sont parfaits. Pas ici. Des gens endeuillés peuvent s’identifier à cette imperfection.

Devant une situation comme celle de Louis, entre parler ou se taire, qu’est-ce qui est préférable ?

Il faut voir pour qui c’est préférable. Pour la personne en fin de vie, est-ce que ça lui ferait du bien ? Si oui, on peut alors voir si les proches sont capables d’entendre ce genre de choses, les accompagner, pour que la personne en fin de vie puisse sentir que sa parole a pu être libérée. De mon point de vue de psychologue, si elle a envie de le faire, elle sera probablement un peu plus apaisée. Cela étant dit, je vois des gens qui ne veulent pas le dire, et pour qui ce serait plus souffrant, par exemple parce que l’entourage n’est absolument pas prêt à l’entendre. Comme psychologue, comme soignant, même aux soins palliatifs, il faut être capable de prendre un pas de recul et se dire que pour chaque personne, selon sa dynamique familiale, si on juge que c’est mieux de ne pas le dire, c’est tout à fait correct. Une parole forcée ne fera qu’accroître la souffrance.

Juste la fin du monde, de Xavier Dolan, est disponible sur Crave, iTunes, YouTube, Google Play.

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