«Les passagers de la nuit»: sentir la vérité

La jeune Noée Abita émeut profondément dans le rôle de Talulah. Présentée dès les premières secondes du film comme une icône, une figure fantomatique et insaisissable, elle forme un duo attendrissant avec le personnage d’Élisabeth qu’interprète Charlotte Gainsbourg.
Photo: Nord-Ouest Films et Arte France La jeune Noée Abita émeut profondément dans le rôle de Talulah. Présentée dès les premières secondes du film comme une icône, une figure fantomatique et insaisissable, elle forme un duo attendrissant avec le personnage d’Élisabeth qu’interprète Charlotte Gainsbourg.

Paris, 1981. La foule, brandissant des drapeaux rouges et offrant des roses, célèbre la victoire du socialiste François Mitterrand à l’élection présidentielle. Au milieu de la liesse populaire, Élisabeth et ses deux enfants, Matthias et Judith, s’émerveillent du spectacle en toute insouciance. On les retrouve trois ans plus tard. Le souci les a rattrapés. Le père de la famille est parti s’installer avec une autre, laissant sa femme démunie avec les deux adolescents.

Depuis le fond de son gouffre émotionnel, Élisabeth n’a pas d’autre choix que de remonter la pente. En commençant par trouver un travail, le premier de sa vie. Au gré des échecs, elle finit par intégrer l’équipe de l’émission de radio qu’elle écoute toutes les nuits, où des inconnus confient sur les ondes leurs pensées et leurs secrets. C’est cette émission, Les passagers de la nuit, qui met sur sa route Talulah, une jeune femme à la rue et encore plus perdue dans la vie qu’Élisabeth. Cette dernière, profondément touchée, décide de recueillir cette passagère égarée. Intégrée à cette nouvelle famille, elle découvre la chaleur humaine qui lui manquait et, comme chacun des autres membres, va tenter de trouver son chemin.

Vanda, animatrice des Passagers de la nuit, énonce de sa voix grave et veloutée une phrase aussi courte que lourde de sens : « sentir la vérité ». C’est peut-être là le leitmotiv qui tisse la trame du nouveau film de Mikhaël Hers. Sentir la vérité d’individus et sentir la vérité d’une époque. Ces individus dont il nous parle, il nous les présente sans grandiloquence ni fioritures. En les mettant en scène dans le contexte de leur quotidien, Hers prend le temps du superflu : préparer le déjeuner, flâner le long des quais de la Seine, etc. Autant de moments qui ne servent pas la narration, mais nous rendent les personnages plus familiers et leur confèrent une existence réelle.

Et tout en délicatesse, il les filme en train de faire leur bout de chemin sans jamais les brusquer. La caméra, toujours fluide dans ses mouvements, observe en retrait et ne s’approche des protagonistes que précautionneusement, comme de peur de rompre le charme. Pourtant, le réalisateur ose nous montrer des vérités crues, comme le cancer du sein d’Élisabeth, dont il nous montre le corps meurtri sans concessions, mais avec compassion.

Un tact rare

 

Jamais dans le jugement, ni dans l’intrusion, l’écriture de Mikhaël Hers n’étale pas le passé ni les états d’âme de ses personnages — le cinéaste ne verse pas dans le mélo. Il distille des bribes choisies pour nous donner l’intuition du reste. Un tact rare dans un 7e art qui aime à disséquer le vivant sans vergogne.

La jeune Noée Abita émeut profondément dans le rôle de Talulah, cette femme enfant dont on ne sait presque rien, mais dont la fragilité palpable laisse entrevoir le pire. Présentée dès les premières secondes du film comme une icône, une figure fantomatique et insaisissable, elle forme un duo attendrissant avec le personnage d’Élisabeth qu’interprète Charlotte Gainsbourg. Son filet de voix suave était fait pour se juxtaposer à la réalisation de Hers. Les deux actrices, quasi en état de grâce, livrent des performances chargées de délicatesse qui valent à elles seules un passage dans les salles obscures.

L’autre vérité, celle de l’époque, le réalisateur espiègle s’amuse à la fondre dans sa fiction. Épaulé par l’excellent Sébastien Buchmann pour la photographie, Hers donne à son long métrage une colorimétrie et un grain qui ne sont plus de notre époque, mais de celle qu’il nous dépeint. Ayant entièrement tourné sur pellicule, les deux hommes vont jusqu’à insérer au milieu d’images d’archives granuleuses à souhait des plans des personnages aux allures d’images amateurs des années 1980. Le plongeon nostalgico-mélancolique opère, soutenu par une bande originale d’une justesse remarquable, qui mêle morceaux d’époque et compositions maniéristes, qu’on jurerait d’origine.

Les passagers de la nuit est une bulle de douceur dont il ne faut se passer sous aucun prétexte.

Les passagers de la nuit

★★★★ 1/2

Drame de Mikhaël Hers. Avec Charlotte Gainsbourg, Noée Abita, Quito Rayon Richter, Megan Northam, Emmanuelle Béart, Ophélia Kolb. France, 2022, 111 minutes. En salle.

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