«Elvis», mi-figue, mi-raisin

Le film constitue un hommage vibrant à la musique, avec des coups de chapeau à B.B. King, au gospel et au blues, terreaux de la vocation d’un enfant au talent fou.
Photo: Warner Brothers Le film constitue un hommage vibrant à la musique, avec des coups de chapeau à B.B. King, au gospel et au blues, terreaux de la vocation d’un enfant au talent fou.

Avec une introduction délirante sur plans aériens et grues mécaniques, des effets spéciaux vertigineux, des outrances, puis une dernière heure quasi soporifique, Elvis se révèle un film très inégal.

Lancé en mai à Cannes, puis désormais propulsé sur les écrans, le film biographique du King par l’Australien Baz Luhrmann n’a pas vraiment plongé au coeur du mystère de son modèle ni des démons qui le hantaient en fin de vie et s’offre des accents d’hagiographie. Le cinéaste aime manier le style avec panache, au prix d’une certaine superficialité. Ce film n’est pas son plus unifié.

Les scénaristes ont eu la bonne idée (trop étirée) de se concentrer surtout sur les liens de la grande vedette avec son terrible agent, le colonel Tom Parker (Tom Hanks, charismatique, mais transformé et maquillé comme un guignol), qui menait son poulain à la baguette par-delà leurs crêpages de chignon et qui le cloua finalement à Las Vegas. La narration est assurée par la voix de cet homme au passé trouble et au nom emprunté, qui puisait dans l’assiette de son client prodige. Le bon face au méchant. Des grosses ficelles aussi.

Le cinéaste de Moulin rouge et de The Great Gatsby peine à trouver son souffle et son rythme, sans doute intimidé par l’icône américaine. Le film repose longtemps sur un montage d’enfer, des écrans multiples, les concerts réussis du jeune rocker devant un public électrisé et de jeunes filles pâmées. Sans tenir ses promesses en fin de course, hormis dans une formidable séquence de direction d’orchestre par Elvis. Les dialogues s’étiolent. La complexité du personnage nous échappe. Pour la fin de carrière, son interprète aurait eu par ailleurs intérêt à se faire engraisser. Trop mince, il ne l’évoque plus guère.

Pourtant, Austin Butler, à la voix souvent doublée, sait se déhancher et offrir de remarquables performances de scène dans la peau du chanteur de Blue Suede Shoes. Mais chausser les souliers d’un être aussi charismatique qu’Elvis relève du pari improbable, et dans les scènes intimes, son jeu révèle ses lacunes. Plus encore celui d’Olivia DeJonge, très faible en Priscilla Presley et sans répliques substantielles sur lesquelles s’agripper. Leurs amours ressemblent à celles de monsieur et madame Tout-le-Monde en distillant le même ennui. Ces conversations du King avec Parker ou Priscilla, souvent redondantes, platement filmées, pétries de longueurs, finissent par plomber le film.

Ce qui n’empêche pas Elvis de constituer un hommage vibrant à la musique, avec des coups de chapeau à B.B. King, au gospel et au blues, terreaux de la vocation d’un enfant au talent fou. Cette superproduction séduit par les performances des musiciens-chanteurs, pas seulement celle d’Elvis. Baz Luhrmann ne passe pas non plus sous silence les tragédies de l’Amérique, les assassinats de Martin Luther King et de Bobby Kennedy comme la terrible ségrégation raciale si aiguë au cours des décennies 1950 et 1960. Mais plusieurs épisodes de la vie du héros sont à peine abordés, les navets cinématographiques qu’il avait enchaînés, son service militaire en Allemagne. Plus tard, ses dépendances au sexe, à l’alcool, aux médicaments et autres béquilles demeurent escamotées. Le mythe Presley sort de l’exercice écorché par la mollesse du personnage devant son marionnettiste, mais jamais remis en cause. On n’a pas compris davantage ce phare du rock une fois les lumières dans la salle rallumées.

Elvis

★★★

Réalisation : Baz Luhrmann. Avec Austin Butler, Tom Hanks, Olivia DeJonge. États-Unis–Australie, 2022, 159 min.

À voir en vidéo