Deux temps, deux couleurs

Le cinéaste américain Neil LaBute est un créateur qui se renouvelle. Rien de plus dissemblable que l'éclaté et contemporain In the Company of Men, l'excellente comédie-thriller Nurse Betty et sa dernière oeuvre romantique à volet historique Possession. Il ne réalise pas toujours son meilleur coup, mais il prend le risque d'une fois à l'autre d'affronter des genres nouveaux.

Sorte de thriller universitaire adapté du roman d'Antonia S. Byatt, Possession est un film à deux temps et à deux couleurs dont le segment historique est de loin le plus touchant, le plus romantique aussi. Passé et présent se parlent, nouveau et ancien mondes se heurtent. Le rythme est binaire, mais les deux fractions s'emboîtent assez mal avec leurs amours croisées.

À Londres où se déroule l'action, versant contemporain, entrent en scène Maud, une jeune universitaire anglaise (Gwyneth Paltrow) spécialiste de l'oeuvre et de la vie de l'obscure poétesse française Christabel LaMotte, et l'Américain Roland Michell (Aaron Eckhart), étudiant qui prépare une thèse sur le grand poète Randolph Henry Ash, à la veille du centenaire de sa mort. Découvrant des brouillons de lettres d'amour du poète à la poétesse qui modifient les idées reçues sur leur vie respective (réputée rangée), les deux chercheurs unissent leurs forces afin de percer le mystère amoureux des amants victoriens et, malgré la volonté de demeurer sur leurs gardes, finiront, bien entendu, par s'éprendre l'un de l'autre.

La partie suspense contemporain à travers les bibliothèques, les châteaux et les voûtes obscures (malgré la beauté des décors) apparaît comme le faire-valoir du volet victorien, si romanesque.

Les deux temps sont tissés ensemble, sans cesse en interaction. Chaque fois que les chercheurs contemporains en découvrent un peu plus sur l'idylle des poètes, l'épisode victorien s'anime. Mais dans ce film, le passé fait de l'ombre au futur.

Jeremy Northam, l'acteur britannique campant au siècle dernier le poète Nash, et Jennifer Ehle, qui lui donne la réplique en Christabel LaMotte, sont si beaux et si romantiques avec leurs profonds regards de braise, leurs costumes raffinés, la passion interdite qui lie. La caméra les courtise en des clairs-obscurs porteurs d'érotisme et d'ellipse. Jeremy Northam et Jennifer Ehle ont des profils d'ombre (et un jeu juste) qui se collent à l'obscurité de leur époque, à leur aventure souterraine et à la tragédie de leur destin.

Le couple moderne incarné par Gwyneth Paltrow (actrice décidément surfaite, quoique oscarisée) et Aaron Eckhart à la beauté sportive sans mystère paraît d'une telle insignifiance face aux figures sophistiquées des poètes que le film boite de sauter à cloche-pied entre ces deux mondes. Difficile de croire un instant aux intérêts intellectuels de ces interprètes qui dégagent une frivolité mal assortie à leurs rôles d'universitaires.

L'intrigue elle-même est pourtant fort ingénieuse (grâce en soit rendue au roman de Byatt) et le scénario nous entraîne dans le labyrinthe de leurs découvertes, avec des volets de film plus collés au thriller, à l'heure où d'autres chercheurs se lancent aussi sur les traces des lettres de Randolph Henry Ash. Mêlant les genres, maîtrisant les segments historiques mieux que les autres, Neil LaBute livre avec Possession un film inégal mais qui donne souvent à rêver, où Gwyneth Paltrow et Aaron Eckhart, ses appâts commerciaux, sont loin d'en constituer les atouts véritables et la carte maîtresse.