«Zeros and Ones»: le charme déconcertant de Ferrara

Dans «Zeros and Ones», l’acteur Ethan Hawke incarne J.J., un mercenaire américain envoyé à Rome en pleine pandémie afin d’enquêter sur une menace terroriste qui demeurera longtemps abstraite, narrativement parlant.
Photo: VVS Films Dans «Zeros and Ones», l’acteur Ethan Hawke incarne J.J., un mercenaire américain envoyé à Rome en pleine pandémie afin d’enquêter sur une menace terroriste qui demeurera longtemps abstraite, narrativement parlant.

Les dernières années ont été particulièrement fécondes pour Abel Ferrara. Longtemps associé à la ville de New York, dont il dépeignit la violence dans des films cultes tels Ms. 45, Bad Lieutenant et le bien nommé King of New York, il est désormais basé à Rome.

Là-bas, le cinéaste farouchement indépendant semble avoir trouvé un second souffle, enchaînant, avec des budgets dérisoires, des films tantôt autobiographiques, tantôt obscurs, toujours intrigants. Zeros and Ones (Frères mercenaires) est son plus récent.

Pour l’occasion, Abel Ferrara a remplacé sa muse des dernières années, Willem Dafoe (4:44 Last Day on Earth, Pasolini, Tommaso, Siberia, Sportin’Life), par Ethan Hawke. L’acteur y incarne J.J., un mercenaire américain envoyé à Rome en pleine pandémie afin d’enquêter sur une menace terroriste qui demeurera longtemps abstraite, narrativement parlant.

En parallèle de sa mystérieuse mission, J.J. tente d’élucider un mystère plus personnel : celui entourant son jumeau, un révolutionnaire retenu prisonnier. En Valeria, l’amoureuse de ce dernier, J.J. trouve une alliée ambivalente. Or, loin de s’éclaircir, la situation se complique alors que les deux (en)quêtes fusionnent.

Comme dans les précédents films de sa période italienne, Ferrara opte pour une approche impressionniste et allusive : aux cinéphiles de déduire, de décoder, de projeter… Ce parti pris a cependant les défauts de ses qualités.

Côté positif, on participe activement à la progression du récit, aussi vague soit-il. Côté négatif, cet aspect vague, justement, s’apparente parfois à de la désinvolture narrative. À un moment, Valeria demande à J.J. : « As-tu découvert ce que tu fais dans mon pays ? » Ce à quoi il répond : « Je m’y emploie. » Si on demandait au cinéaste : « As-tu découvert ce que tu veux raconter avec ce film ? », il pourrait sans doute répondre la même chose.

Du viscéral au méditatif

On est en tout cas à des lieues des constructions plus classiques et plus rigoureuses des productions de la période américaine. Lesquelles productions se distinguent par leur panache aux accents baroques (hormis les titres mentionnés en intro, voire en outre Body Snatchers et The Addiction), leur fougue visuelle, leurs motifs religieux et leurs éruptions de violence.

L’exil européen, au début des années 2000, a imprimé une sensibilité et un rythme différents au cinéma de Ferrara. La violence est encore là, mais elle n’explose plus guère ; elle est latente, sourde. L’ombre du catholicisme se dissout quant à elle dans des considérations spirituelles plus vastes (Ferrara s’est converti au bouddhisme). Les questionnements existentiels se font récurrents, voire pressants : le temps file, la vie également…

Sans moyen ou presque dorénavant, la facture minimaliste est pour ainsi dire imposée. Or, Ferrara, qui semble porté sur la contemplation avec l’âge (et la sobriété, comme l’admet volontiers le principal intéressé), fait de cette dimension fauchée une force, forgeant des images d’une poésie âpre. Ce qui était autrefois viscéral est à présent méditatif — même lorsqu’un sentiment d’urgence prévaut.

Zeros and Ones, qui déconcerte autant qu’il charme avec sa kyrielle de points d’interrogation, ne fait pas exception.

Frères mercenaires (V.F. de Zeros and Ones)

★★★

Drame d’Abel Ferrara. Avec Ethan Hawke, Valeria Correale. Italie–États-Unis, 2021, 85 minu-tes. En VSD sur la plupart des plateformes.

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