Décès de Jean-Claude Lord, le cinéaste touche-à-tout

On doit au réalisateur le film culte «Parlez-nous d’amour» ainsi que des succès comme «Bingo» et «La grenouille et la baleine».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir On doit au réalisateur le film culte «Parlez-nous d’amour» ainsi que des succès comme «Bingo» et «La grenouille et la baleine».

Victime d’un accident vasculaire cérébral le 30 décembre dernier, le réalisateur, scénariste et producteur québécois Jean-Claude Lord est décédé le 15 janvier à l’âge de 78 ans. On lui doit des succès cinématographiques comme Bingo, Panique, La grenouille et la baleine, et surtout le film culte Parlez-nous d’amour. Au milieu des années 1980, il a révolutionné la télévision québécoise avec la populaire série Lance et compte.

Jean-Claude Lord vient au monde à Montréal en 1943. Adolescent, il enrage de ne pouvoir assouvir sa passion pour le cinéma. Lors d’une entrevue réalisée par Éléphant — mémoire du cinéma québécois, il se souvient : « Y avait la censure ici, à l’époque ; une vraie censure […] Pendant les dernières années de mon cours classique, je partais avec ma petite voiture, avec deux amis, et on allait à New York voir des films. »

Dès la fin de ses études, en 1963, il est embauché comme assistant-réalisateur, puis il réalise son premier film, en 1965. Basé sur un roman de Claude Jasmin, Délivrez-nous du mal traite des amours teintés de sadomasochisme de deux hommes. Le sujet est risqué puisque l’homosexualité est encore illégale au Québec. La sortie est d’ailleurs retardée jusqu’en 1969, année où l’homosexualité est soustraite du Code pénal.

Éreinté par la critique, le film est un échec commercial également. Des années plus tard, en entrevue avec Marc Lamothe pour le festival Fantasia, le réalisateur évoquera « une leçon d’humilité ».

À la fin des années 1960, Jean-Claude Lord devient chroniqueur à la télévision, collaborant entre autres à l’émission Bon dimanche. Il ne délaisse toutefois pas la réalisation, au contraire, fondant sa propre maison de production en 1971.

Fastes années 1970

L’année suivante paraît son deuxième film : Les colombes, ou les amours contrariés d’un jeune homme fortuné (Jean Besré) et d’une jeune femme issue d’un milieu pauvre (Lise Thouin).

Avec Bingo (1974), récit d’un idéaliste qui devient terroriste (Réjean Guénette), Jean-Claude Lord canalise les tensions de la crise d’Octobre, encore fraîche dans la mémoire collective. Doté d’une imposante distribution (Gilles Pelletier, Denise Pelletier, Manda Parent, Jean Duceppe, Willie Lamothe, Marcel Sabourin, Louisette Dussault…), ce film est son premier gros succès.

Déjà à ce stade, un attrait pour les considérations sociales émerge. C’est encore le cas dans Parlez-nous d’amour, qui fait scandale en 1976 avec sa satire aiguisée du « merveilleux monde de la télé ». Jacques Boulanger tient peu ou prou son propre rôle en animateur vedette qui fait « une indigestion » du milieu, mais aussi de son public.

Dire que le film divise alors est un euphémisme, mais son statut culte est à présent indéniable. Coscénariste avec Lord, Michel Tremblay confie :

« Ce qui m’étonnait avec lui, c’était le calme et la pondération chez quelqu’un qui produisait des œuvres si dénonciatrices. »

De fait, la dénonciation est à nouveau au menu dans Panique (1977). Cette fois, politiciens et industriels sont dans la mire du cinéaste, qui imagine comment une papetière contamine l’eau potable, avec des cas d’intoxication qui se succèdent. Film-catastrophe, genre hollywoodien alors en vogue, à la québécoise, Panique met notamment en vedette Lise Thouin et Paule Baillargeon. Jointe par Le Devoir, cette dernière témoigne : « Jean-Claude Lord est un réalisateur majeur dans notre paysage cinématographique. Il m’a offert un grand premier rôle dans le film Panique, alors que le producteur ou les producteurs avaient une autre personne en vue, et ne voulaient pas de moi. Jean-Claude s’est battu pour moi, et a même dit qu’il ne ferait pas le film sans moi […] Je lui en serai pour toujours reconnaissante. »

Ce qui m’étonnait avec lui, c’était le calme et la pondération chez quelqu’un qui produisait des oeuvres si dénonciatrices.

Du hockey et des baleines

En 1979, Éclair au chocolat, récit d’un garçon obnubilé par la figure d’un père prétendument décédé, marque une rupture et ramène le cinéaste à l’intimisme des Colombes. Le public ne se déplace hélas pas, aussi Jean-Claude Lord décide-t-il de tourner ses films suivants en anglais.

Au cours des années subséquentes, il touche à tout : le slasher Visiting Hour (Terreur à l’hôpital central) dépeint les frasques meurtrières d’un psychopathe (Michael Ironside) qui traque une journaliste hospitalisée (Lee Grant), le drame sentimental Covergirl relate l’idylle entre un millionnaire et une mannequin, le film d’aventures Toby McTeague (Toby) suit un adolescent féru d’élevage de chiens de traîneau, The Vindicator (Frankenstein 2000), avec entre autres Pan Grier, revisite l’histoire de Frankenstein en la conjuguant au futur…

En 1987, Jean-Claude Lord réalise l’un des plus charmants films de la série Les Contes pour tous : La grenouille et la baleine, sur une enfant (Fanny Lauzier) qui entretient une relation privilégiée avec les cétacés, avec préoccupations environnementales à la clé. À noter que le film met aussi en vedette Marina Orsini, que Jean-Claude Lord a lancée l’année précédente dans la télésérie Lance et compte, créée par Réjean Tremblay et Louis Caron.

Lance et compte, ou les tribulations d’une équipe de hockey québécoise fictive, Le National, ainsi que des gens qui gravitent autour de celle-ci, est un véritable phénomène. Avec ses scènes d’action à foison, ses tournages extérieurs plutôt qu’en studio, et ses techniques cinématographiques transplantées en télévision, la série marque un tournant. Jean-Claude Lord reviendra ponctuellement à cet univers aux maintes suites tout en réalisant d’autres téléséries à succès, dont Jasmine (1996), sur une jeune policière noire.

À cet égard, le métissage culturel est une composante fréquente dans les projets du réalisateur, dont Fabienne Colas, fondatrice du Festival international du film black de Montréal (FIFBM), dira en 2019 : « C’est un allié de la diversité, dans un temps, il y a trente ans, où la diversité n’était pas sur toutes les lèvres, ce n’était pas trendy. »

Parmi les autres séries notables mises en scène par Jean-Claude Lord, on signalera Diva (1997), sur le monde de la mode, Maurice Richard : histoire d’un Canadien (1999), sur la légende du hockey, ou encore L’or (2001), sur l’industrie minière.

Un communicateur

En parallèle, Jean-Claude Lord produit plusieurs documentaires et continue de réaliser des longs métrages en anglais, comme le suspense Mindfield(La mémoire assassinée), et en français, comme le film jeunesse Station Nord.

Sur Facebook, son fils, Jean-Sébastien Lord, réalisateur également, a rendu hommage à son père en ces termes : « Il était un grand pionnier du cinéma et de la télévision au Québec […] Son engagement social était au cœur de son travail, il aimait déranger, émouvoir, provoquer et raconter des histoires à sa manière. Il se définissait lui-même non pas comme un artiste, mais comme un “communicateur” qui aimait remettre en question les valeurs de société dans laquelle nous vivons. »

Lorsque le gouvernement du Québec lui remet en 2017 le prix Guy-Mauffette pour son apport à la vie culturelle, Jean-Claude Lord déclare : « Je suis quelqu’un qui sait se battre pour ses idées et qui a réussi à en concrétiser au moins une douzaine, ce qui justifie selon moi près de cinquante-cinq ans de métier. »

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