Le pétard mouillé de «Benedetta»

Dans le rôle de Benedetta, Virginie Efira reste en surface et n’offre pas une performance à la hauteur de son talent.
Photo: Festival de Cannes Dans le rôle de Benedetta, Virginie Efira reste en surface et n’offre pas une performance à la hauteur de son talent.

Grand questionnement existentiel sur la Croisette ! Benedetta, du Néerlandais Paul Verhoeven, fera-t-il polémique ? Ça prend idéalement un brûlot en compétition à Cannes pour attiser les flammes festivalières. Sinon, notre petite meute s’ennuie. Mais que lâcher aux fauves ?

Le problème avec les scandales annoncés, c’est le poids des attentes, suivies forcément de déceptions. Remarquez, si Benedetta était sorti il y a 30 ou 40 ans, son alliage de lesbianisme et de religion aurait pu fait sourciller de fervents catholiques. Mais le brouhaha autour de La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese, en 1988, paraît à des années-lumière d’aujourd’hui.

L’action de Benedetta se déroule dans une Italie du XVIIe siècle où une religieuse (Virginie Efira) affiche des miracles autoproclamés durant un épisode de grande peste et de bûchers allumés.

Verhoeven ne voit pas lui-même pourquoi diable son film tiré d’un épisode réel pourrait choquer. Reste que sa réputation sulfureuse le suit. Le cinéaste de Basic Instinct, longtemps campé à Hollywood, avait déjà tourné en France Elle (2016), dans lequel une Isabelle Huppert glaciale et violée avait fait un effet bœuf.

Cette fois, Benedetta tient surtout du pétard mouillé. Pourtant l’homophobie de l’Église demeure un sujet d’actualité, la corruption de ses élites tout autant. Rien n’y fait. Cette production d’époque souvent risible, aux effets lourds et exagérés, joue entre drame et burlesque avec un humour qui n’arrive pas à sauver les meubles austères du couvent. De toute évidence inspiré par les films sur Jeanne d’Arc de Bruno Dumont, Verhoeven a surchargé sa mise en scène, mais sans poésie : Benedetta laisse de marbre. Le cinéaste entraîne son héroïne, dès son âge tendre, au couvent de Pescia, en Toscane. Plus tard, ses visions mystiques, alliées à ses ébats dans les bras d’une jeune nonne délurée (Daphné Patakia), achèveront de lui embrouiller les esprits.

Des petites religieuses rieuses se déguisent en anges ; un abbé ambitieux intrigue dans l’ombre ; un nonce débauché et cruel (Lambert Wilson) introduit au village le bourreau de l’Inquisition, peste en prime. Reste l’abbesse, jouée avec mille nuances de dureté par Charlotte Rampling. La supérieure ose des doutes sur la véracité des stigmates de cette jolie blonde venue semer le trouble au couvent, puis l’évincer.

À des médias français, Virginie Efira déclarait avoir trouvé une scène érotique lesbienne délicate à jouer. À vrai dire, l’écran ne révèle pas grand-chose, sinon un orgasme (simulé) avec le concours d’une statue de la Vierge transformée en godemiché. Cette actrice douée et polyvalente n’offre pas une performance à la hauteur de son talent. Toujours en représentation, sans parvenir à rendre les dimensions intérieures d’une foi mêlée d’hystérie au cœur de son personnage, elle reste en surface d’elle-même. Mais c’était écrit : Benedetta divise bel et bien. Certains applaudissent le culot du cinéaste. D’autres — j’en suis — estiment qu’il a évité la plongée dans ses propres abîmes. Grand dommage !


 

L’heureuse surprise de La fracture

C’est bien pour dire ! Sans figurer dans les favoris de la course, La fracture, de la Française Catherine Corsini (Un amour impossible, La belle saison), devient l’heureuse surprise de ce vendredi ensoleillé. Mettre en scène sans moraliser à tout vent un hôpital parisien débordé par les gilets jaunes blessés, avec un personnel à cran et des patients au bord de la crise de nerfs, n’était pas chose aisée dans la veine comique. Et ce, sans renoncer à son militantisme social. Ce portrait cinglant de la France d’aujourd’hui, à la gauche et la droite désemparées, aux institutions au bord du gouffre, se déguste avec un zeste.

Et quels interprètes ! Valeria Bruni Tedeschi, poussant haut sa note de névrosée chronique dans la peau de Raf, impose une figure hilarante, bavarde, geignarde, imbuvable et attachante qu’une chute expédie aux urgences. Sa compagne de vie (Marina Foïs, percutante et tonique) voudrait divorcer, mais campe à son chevet sans cesser de bouger. Yann, blessé des barricades (désopilant Pio Marmaï) aussi gueulard que Raf, camionneur au grand cœur, aide l’hôpital à tenir debout avec les deux amoureuses rabibochées tout en cherchant à s’évader, de peur de perdre son boulot. Le film entrelarde des affrontements violents entre les forces de l’ordre et les manifestants de la rue. Au-dehors et au-dedans, la pagaille d’enfer suscite les situations les plus loufoques.

C’est rythmé, puissant, drôle, habile, bien monté et intelligent. Au palmarès ? Qui sait ! Je prédis du moins une brillante carrière commerciale à cette comédie sociale si gratinée.


 

On a beau dire… Le glamour passe en premier, ici. La Croisette n’en a vraiment que pour l’Américain Matt Damon et sa covedette française Camille Cottin, du Stillwater de Tom McCarthy tourné à Marseille et projeté hors compétition. L’acteur du Destin de Will Hunting incarne dans la cité phocéenne un foreur de pétrole de l’Oklahoma unilingue anglophone aux côtés de sa fille accusée à tort d’un meurtre.

Tapis rouge, crépitement des caméras, rendez-vous avec le public : il ne sait plus où donner de la tête. Cannes constituait sa première sortie post-COVID-19 et Damon s’en montre tout excité. Il applaudit le jeu des actrices du film, encourage au passage l’équipe marseillaise de foot, montre son beau profil tout en affirmant que la célébrité, ce n’est pas trop son truc. Mais cette année, toutes les vedettes, encore ébranlées par le confinement, affirment ça, peu ou prou. Unique et troublante cuvée pandémique…

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival

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