«Enfant terrible»: impressions parcellaires de la vie de Fassbinder

L’acteur Oliver Masucci se révèle un curieux choix pour incarner Fassbinder. Son âge n’est pas en cause, quoique ses 51 ans au moment du tournage soient apparents… Non, le problème réside plutôt dans l’apparence de Masucci: ses traits ciselés et son rictus cruel ne sauraient être plus éloignés de la gueule de chérubin déchu de Fassbinder. Son interprétation est bien, cela étant.
Photo: Dark Star Pictures L’acteur Oliver Masucci se révèle un curieux choix pour incarner Fassbinder. Son âge n’est pas en cause, quoique ses 51 ans au moment du tournage soient apparents… Non, le problème réside plutôt dans l’apparence de Masucci: ses traits ciselés et son rictus cruel ne sauraient être plus éloignés de la gueule de chérubin déchu de Fassbinder. Son interprétation est bien, cela étant.

La carrière du cinéaste allemand Rainer Werner Fassbinder fut aussi courte que productive. En moins de quinze ans en effet, il réalisa près d’une quarantaine de films et téléfilms, dont plusieurs chefs-d’œuvre tels Les larmes amères de Petra Von Kant, Tous les autres s’appellent Ali, Effi Briest et Le mariage de Maria Braun, sans oublier une poignée de miniséries remarquables, comme Huit heures ne font pas un jour et Berlin Alexanderplatz. Cela, tout en mangeant, buvant et sniffant plus que de raison, d’où cette surdose mortelle à 37 ans. L’un des titres estampillés du sceau cannois 2020, Enfant terrible (V.O., s.-t.a.) revient sur la courte mais intense existence du cinéaste allemand.

Réalisé par Oskar Roehler, Enfant terrible est audacieux sur le plan visuel. On est dans l’artifice et le factice assumés, tous les décors étant en carton, avec fenêtres et mobiliers peints (dans le genre, Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, de François Ozon, d’après une pièce de Fassbinder justement, bat à plate couture cette proposition-ci). La direction artistique est spartiate : quelques accessoires et des éclairages évocateurs se chargent de recréer les années 1960-1970-1980, des chambres d’hôtel miteuses aux salles de répétitions décaties en passant par les bars clandestins.

Ce parti pris expérimental s’affirme lorsque divers moments de la vie de Fassbinder (Oliver Masucci) sont reproduits sur une scène : un rappel de la place importante qu’occupa le théâtre dans la carrière météorique du sujet, qui mit en scène vingt-cinq pièces (en plus d’en écrire quatorze).

On assiste aux rencontres de production entre Fassbinder et sa troupe de réguliers : amis et amants qui le supportent dans tous les sens du terme… On s’étonne qu’il n’eût pas trépassé plus tôt, à le voir s’emporter et hurler et consommer plus de coke en une scène que Tony Montana dans tout Scarface (Le balafré), on exagère à peine.

L’autre appétit

Le film explore également l’autre appétit de Fassbinder : le sexe. Virées dans les backrooms et succession de liaisons avec des hommes qu’il traitait volontiers comme des mouchoirs jetables, souvent après les avoir fait jouer dans ses films. C’est dire qu’on revient sur le destin tragique d’Armin Meier (Jochen Schropp), que Fassbinder dirigea sept fois, notamment dans Maman Küsters s’en va au ciel et L’Allemagne en automne, et qui se suicida le jour de l’anniversaire du cinéaste.

Le traitement accordé à ce passage est éloquent : à de brefs gros plans de la main de Meier prenant le flacon de pilules puis les dissolvant dans un verre succède une longue scène consacrée aux — oui — larmes amères de Fassbinder : brillante façon d’illustrer un narcissisme mortifère.

On s’étonne en revanche du peu d’intérêt manifesté envers la principale muse du cinéaste, Hanna Schygulla, avec qui il eut une relation compliquée mais féconde. Dans Enfant terrible, un personnage prénommé Martha (Frida-Lovisa Hamann) est de toute évidence basé sur elle, mais le film l’intègre de manière superficielle et hâtive, comme s’il s’agissait essentiellement d’un passage obligé.

En fait, force est de constater que le volet salace de l’existence de Fassbinder a davantage la faveur d’Oskar Roehler que son processus créatif. On cherche en vain trace de la passion de cet autodidacte de génie pour le cinéma de Douglas Sirk et les grands mélodrames de l’âge d’or hollywoodiens, ou ce qui influença l’évolution de son style.

Un curieux choix

Quant à Oliver Masucci, il se révèle un curieux choix pour incarner Fassbinder. Son âge n’est pas en cause, quoique ses 51 ans au moment du tournage soient apparents… D’ailleurs, la séquence d’ouverture où Fassbinder assène à un acteur qu’il est trop vieux pour le rôle, mais qu’il le laissera jouer néanmoins, ressemble un peu beaucoup à une justification de la part d’Oskar Roehler.

Non, le problème réside plutôt dans l’apparence de Masucci : ses traits ciselés et son rictus cruel ne sauraient être plus éloignés de la gueule de chérubin déchu de Fassbinder. Son interprétation est bien, cela étant.

Bref, Enfant terrible offre un survol parcellaire intéressant pour ce qu’il montre, mais frustrant pour ce qu’il occulte.

 

Enfant terrible (V.O. allemande, s.-t.a.)

★★★

Drame biographique d’Oskar Roehler. Avec Oliver Masucci, Hary Prinz, Katja Riemann, Jochen Schropp, Erdal Yıldız. Allemagne, 2020, 134 minutes. Le film est proposé en VSD sur plusieurs plateformes, dont Amazon Prime Video, GooglePlay et YouTube.

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