François Girard face aux dangers du présent

Le cinéaste François Girard
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Le cinéaste François Girard

Prenant prétexte de nouvelles nominations à l’Ordre des arts et des lettres du Québec, Le Devoir vous invite dans l’imaginaire d’artistes dont le travail exemplaire fait rayonner la culture d’ici. Premier d’une série de six textes.

Les effets de la crise sanitaire sur les milieux de la scène et des arts vivants ont été sous-estimés, croit le cinéaste François Girard. Il s’étonne qu’on ait parlé davantage de la réouverture des restaurants que du gouffre dans lequel sont tombés les arts de la scène, des conséquences que cela aura sur la vie culturelle québécoise. « J’ai l’impression que l’opéra, le théâtre et les arts vivants en ont pour plusieurs années avant de retrouver une vitesse de croisière », regrette-t-il à l’heure où il vient de recevoir de l’État le
titre de Compagnon des arts et des lettres du Québec. « C’est un peu l’hécatombe. »

Au moins, dit-il, la pandémie aura souligné le crédit que nous accordons à la solidarité au Québec. « Je pense que Serge Bouchard a très bien parlé de ça : on a eu collectivement l’occasion de se rendre compte de notre fibre solidaire. » François Girard s’en dit fier, en soulignant qu’il est heureux de payer ses impôts au Québec. « On a fait bloc » durant la crise. Cela tient, croit-il, « en partie, à nos origines humbles », à une tradition « presque socialiste ».

La pandémie en a frappé d’autres plus forts que lui,
admet-il d’emblée. François Girard s’affaire à préparer une autre mise en scène pour l’opéra. Il lorgne aussi du côté de la télévision, même si rien de ce côté n’est encore fixé. Il voudrait y présenter la suite de ce qu’il fait « au TNM l’année dernière, Zebrina, une pièce à conviction ».

Je dirais que nous, les Québécois, on a l’avantage, quand on part en voyage, quand on part vers d’autres cultures, d’avoir de bonnes racines

 

François Girard regrette « qu’on se déconnecte de plus en plus du passé, donc du futur, dans la fulgurance de notre activité conjuguée au seul présent ». Les dangers qui en découlent sont grands. « Il y a beaucoup à dire sur les effets des technologies, des réseaux sociaux et tout ça. Par exemple, pour le dernier film que j’ai fait, The Song of Names, on s’est rendu compte, à un moment, que 50 % des gens de moins de 35 ans ne savent pas ce que le mot holocauste veut dire… »

« Le cinéma, par définition, est une machine à voyager dans le temps ». Cependant, s’inquiète Girard, nous vivons dans une époque refermée sur elle-même, « obsédée par le seul moment présent ». Nous vivons captifs d’une prison faite d’écrans, « ces trous noirs du présent ».

En avant la musique

« Ce matin, mon travail était d’écouter le troisième acte de Tristan et Isolde pour un projet qui démarre ». Pouvoir gagner sa vie ainsi, plongé dans la beauté du monde, l’enchante plus que jamais.

« Je pense qu’on a tous un besoin fondamental de musique. Il y a eu une époque où l’on n’avait pas tous des systèmes de son, des lecteurs CD, des lecteurs MP3, etc. La musique, elle se faisait en famille. Ça prenait un musicien dans la famille, comme ça prenait un curé ! Il y avait un pianiste dans toutes les familles, un joueur de violon aussi, puis trois ou quatre qui chantaient… Moi, j’ai vécu ça dans ma famille, dans la famille de mon père et de ma mère, au Lac-Saint-Jean. Un moment donné, il y a un piano, et tout le monde est autour, et ça chante… Aujourd’hui, ce besoin-là est comblé par toutes sortes de facilités technologiques, mais il y a une perte, je pense. »

Difficile de nier la part de la musique dans l’art du réalisateur du Violon rouge, de Trente-deux films brefs sur Glenn Gould ou du Virtuose. La musique, François Girard y revient sans cesse. « C’est un langage que je comprends bien. Je lis la musique. Je suis bien dans la musique. C’est une langue que je parle. Je la comprends mieux que je ne la parle, mais je la parle quand même ! Mais tous les metteurs en scène vont répondre que la musique est importante pour eux, au cinéma comme au théâtre… »

 

En marge du cinéma, l’opéra continue d’occuper une grande place dans sa vie. Il est un de ceux à qui l’on doit, sans doute, un renouveau d’intérêt pour cet art. La Canadian Opera Company ne lui a pas confié pour rien, tout comme à Robert Lepage et à Atom Egoyan, la tâche de ragaillardir son programme.

« L’opéra, ça m’interpellait beaucoup. Je m’y retrouvais en lisant le texte, en écoutant la musique. » Et François Girard de se mettre à parler avec passion d’Œdipus Rex, de Stravinski et Cocteau, et surtout de Wagner. « L’art total dont parlait Wagner, aujourd’hui, c’est le cinéma. […] Ce dont on ne se rend pas compte, c’est que les Puccini et les Verdi étaient les Spielberg de l’époque. Le grand divertissement au XIXe siècle, le spectacle à grand déploiement avec les décors, la musique, les effets spéciaux et la figuration, c’était l’opéra ! » Si bien que l’opéra et le cinéma constituent pour lui « une seule bataille, une seule histoire ».

Matière artistique

Très tôt, à l’époque où il se trouve encore à l’université, François Girard plonge dans « la matière artistique », pour reprendre ses mots. Le cinéma se trouve à un carrefour de rencontres, quelque part entre des amis chorégraphes, des vidéastes, des musiciens, des dramaturges, des écrivains. Beaucoup d’artistes qu’il rencontre alors sont devenus ses amis : Édouard Lock, Michel Lemieux, Marie Chouinard, Louise Lecavalier…

Le succès international dont il est auréolé lui semble néanmoins tenir pour beaucoup à un concours de circonstances.  Trente-deux films brefs sur Glenn Gould, ce sont Gilles Maheu et Danièle de Fontenay, les cofondateurs de l’Usine C, qui lui ont d’abord demandé de monter une pièce de théâtre. Presque un hasard donc… Et hasard encore, dit-il, la rencontre de l’actrice Suzanne Cloutier, alors qu’il s’intéresse aux traces de l’Othello d’Orson Welles. « On en a beaucoup des Québécois comme elle qui disparaissent, qui s’en vont faire carrière ailleurs, et dont on n’entendra plus parler. […] Le rayonnement québécois est important, de toutes sortes de façons. » Le fait qu’il puisse tourner, par exemple, avec Dustin Hoffman relève encore à ses yeux de quelques hasards de la vie, relativise-t-il.

J’ai l’impression que l’opéra, le théâtre et les arts vivants en ont pour plusieurs années avant de retrouver une vitesse de croisière

Pour plusieurs artistes québécois, la mayonnaise ne prend pas du côté de Toronto. Ce ne sera pas le cas pour lui. À l’époque où Girard y met le nez pour la première fois, Toronto incarne encore le syndrome des deux solitudes canadiennes. « Dans mon milieu, dans le cinéma, il y avait très peu d’exemples de cinéastes québécois qui avaient sauté la clôture. Claude Jutra — celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom — est allé tourner à Toronto. Yves Simoneau est allé tourner à Toronto. Ce ne sont pas leurs meilleurs films. Ce ne sont pas des expériences qui ont été nécessairement heureuses. Yves, qui est un ami, pourrait en parler. » La chance, pour Girard, avait un nom à Toronto : le producteur Niv Fichman. « Lui et moi, ça a donné Glenn Gould, et ça a donné Le violon rouge et Soie. »

« Trente-deux films brefs sur Glenn Gould a ouvert des portes. Il a été vu partout. J’ai fait le tour du monde, à faire la promotion du film. Et de là l’idée du Violon rouge qui, dans le sujet même, est un film de voyage. C’est une sorte de road movie. » De là une découverte de la Chine, du Japon, de l’Asie en général, mais aussi de l’Europe, dans un grand emportement porté par une curiosité des cultures. Et tout cela, qui a engendré d’autres films, « c’est une drogue », dit-il.

De bonnes racines

« Je dirais que nous, les Québécois, on a l’avantage, quand on part en voyage, quand on part vers d’autres cultures, d’avoir de bonnes racines. » Les Québécois jouissent d’un avantage, croit François Girard. « Je pense que, bien plus que les Canadiens anglais, on sait qui on est. On n’a pas les complexes d’identité que les Ontariens ou que les Canadiens anglais peuvent avoir, eux qui ne savent jamais trop s’ils sont des Américains. »

Dans les termes qui manifestent cette identité québécoise, François Girard estime qu’il ne faut pas négliger une composante autochtone trop longtemps niée. « Il y a toute une génération d’anthropologues et d’historiens qui ont fait le travail qu’ils devaient faire, les Serge Bouchard et autres intellectuels méritoires. Ils ont remis l’amérindianité dans une meilleure position. »

Le cinéaste affirme s’être un moment senti vulnérable. « Je me rappelle avoir été un peu nerveux en me demandant comment ce serait perçu que je tourne en anglais. » Et puis, « finalement, toutes ces préoccupations-là sont fausses. Le milieu, le public, les journalistes n’en ont jamais fait de cas ».

Si l’identité québécoise tient bien sûr à la langue française, croit-il, elle doit aussi « à beaucoup plus qu’à la langue ». « J’en ai parlé dans mon film Hochelaga, terre des âmes. Je pense qu’au final, le fait anglais-français nous définit assez mal. C’est là où j’en suis, moi, en tout cas, dans ma compréhension de qui je suis. Ou dans la compréhension de qui on est. »

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