«Nulle trace»: périple poétique

Avec «Nulle trace», le cinéaste québécois Simon Lavoie convie les cinéphiles à un périple poétique. 
Photo: K-Films Amérique Avec «Nulle trace», le cinéaste québécois Simon Lavoie convie les cinéphiles à un périple poétique. 

À l’image, une forêt dense est coupée en deux par le tracé d’une voie ferrée. Au volant d’une draisine qui a connu des jours meilleurs, une femme fend le paysage, l’air impassible. On la surnomme N, et dans ce futur proche qui est le sien, survivance rime avec contrebande. Ce qui amène N à agir comme passeuse auprès d’une jeune mère cherchant à fuir un régime implicitement totalitaire. Direction : une élusive frontière. Avec Nulle trace, Simon Lavoie convie les cinéphiles à un périple poétique.

Dévoilé en ouverture du Festival de Slamdance, où il a reçu le Grand Prix du jury (« Breakout »), Nulle trace s’inscrit dans la continuité des précédents films du cinéaste, Le torrent et La petite fille qui aimait trop les allumettes. Tiré du roman d’Anne Hébert, le premier relatait le conflit entre un jeune homme et sa mère déterminée à en faire un curé. Adapté du roman de Gaétan Soucy, le second s’attardait au sort d’une adolescente assoiffée d’émancipation face à un père despote et un frère libidineux.

Après la palette bleutée, désaturée du Torrent, La petite fille qui aimait trop les allumettes exhibait un noir et blanc tour à tour expressionniste et vaporeux. Dans les deux cas, la forêt alentour se faisait à la fois écrin et témoin du drame.

Avec Nulle trace, Simon Lavoie poursuit dans son désir d’aller à l’essentiel, de filmer « l’invisible », « l’indicible » et « le mystique », comme il le confiait à la collègue Catherine Lalonde. Ainsi l’auteur tente-t-il de mieux cerner cet essentiel évanescent en misant sur un dénuement — narratif, logistique, chromatique — plus grand encore. Du premier au troisième film, on assiste à une soustraction méthodique.

Rencontre fragile

D’histoires conjuguées au passé, on passe à un futur proche si dépouillé qu’il pourrait tout aussi bien s’agir d’un hier oublié. Dans cette anticipation minimaliste comme dans le reste de son œuvre solo (Lavoie a coréalisé, avec Mathieu Denis, Laurentie et Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau), le cinéaste explore les notions d’identité et de rébellion, opposant athéisme, par l’entremise de N, et religion, avec cette mère très pieuse.

À la différence notable que cette fois, la religion n’est pas l’apanage d’un ou d’une antagoniste issu de la génération d’avant ; au contraire : dans Nulle trace, on assiste à une rencontre momentanée, fragile des deux pôles. Il est intéressant de noter qu’après s’être penché sur des duos en scission (mère-fils dans Le torrent, père-fille et frère-soeur dans La petite fille…), Lavoie parvient à cette communion temporaire avec deux étrangères qu’en apparence, tout sépare.

Il en va de la forme comme du fond : le noir et blanc antérieur reste, mais plus sobre qu’auparavant. Qu’on ne s’y trompe pas cependant, le sens de la composition demeure, exquis. À nouveau, la nature règne en majesté (recours avisé aux formats panoramique et académique, en alternance).

Comme dans La petite fille…, une tension inattendue monte, confinant parfois presque à l’épouvante. Cet aspect est admirablement maîtrisé. À l’inverse, le récit proprement dit s’embourbe au dernier tiers. Il n’empêche, la proposition séduit.

Un côté envoûtant

Et il y a les interprètes en parfaite complémentarité : Monique Gosselin affiche une dureté qui se lézarde pour laisser poindre l’émotion, et Nathalie Doummar, une vulnérabilité où perce la détermination.

On évoquait au départ un « périple poétique », et il convient d’y revenir et d’insister. Car il est lent et austère, le cinéma de Simon Lavoie. Voulu, modulé et assumé ainsi, il requiert autant de patience que de curiosité : c’est important de le savoir afin de déterminer si l’on est, ou non, à même de l’apprécier. Il y a à l’œuvre du Tarkovski et du Béla Tarr, tant dans la facture que dans le rythme.

Si une telle perspective vous intrigue, allez-y. Pour qui consent à s’y abandonner, Nulle trace possède ce côté envoûtant, quasi hypnotique, que Simon Lavoie a l’heur de forger, qualité insaisissable s’il en est. Pour un cinéaste en quête d’intangible, c’est on ne peut plus approprié.

 

Nulle trace

★★★★

Drame poétique de Simon Lavoie. Avec Monique Gosselin, Nathalie Doummar. Québec, 2021, 100 minutes. En salle.