«Albatros» à la 71e Berlinale: Xavier Beauvois en majesté

Jérémie Renier tient le grand rôle de sa vie dans «Albatros», de Xavier Beauvois.
Photo: Guy Ferrandis Jérémie Renier tient le grand rôle de sa vie dans «Albatros», de Xavier Beauvois.

Le Français Xavier Beauvois trouve parfois difficile de voir ses films jugés à l’aune de Des hommes et des dieux (2010). Mais depuis ce chef-d’œuvre, c’est la toute première fois qu’il signe une œuvre aussi puissante qu’Albatros, en lice pour l’Ours d’or à Berlin.

Jérémie Renier, en Laurent, un gendarme qui tue accidentellement un agriculteur suicidaire en voulant le sauver, tient le grand rôle de sa vie. La descente aux enfers d’un homme en dépression profonde après son acte est, par lui, rendue avec une force, un pouvoir de concentration qui sidèrent.

Avec, en arrière-plan, les magnifiques paysages des falaises d’Étretat en Normandie retrouvés 20 ans après Selon Mathieu, cette vie heureuse qui bascule dans un trou noir offre un grand moment de cinéma. Le scénario patient et habile présente d’abord le quotidien difficile, mais heureux de cet homme à la veille d’épouser sa conjointe (Marie-Julie Maille, la compagne du cinéaste).

La petite Poulette à leurs côtés est campée par leur fille Madeleine Beauvois, et cette intimité de réalisateur avec ses actrices contribue sans doute au naturel et à l’émotion du portrait de famille.

Collé aux grandes questions sociales, Albatros montre en première partie, par touches fines, la vie impossible des agriculteurs égorgés par les requêtes administratives, les angoisses environnementales, la pédophilie, la désertion des campagnes, le stress des policiers face aux détresses des gens dans leur petite communauté où tout le monde se connaît, humanisant ce personnage qui tout à coup devient autre : absent, comme un mort-vivant.

C’est en partant en mer seul et longtemps sur son voilier qu’il pourra se reconstruire. Et les ardeurs combinées du vent, de l’eau, de l’effort, du fantôme qui le hante se conjuguent pour le sauver.

Le tour de force de Beauvois, outre sa direction d’acteurs, c’est d’avoir entrelacé tant de fils scénaristiques, jamais en vain, pour déboucher sur ce duel d’un homme avec les éléments, lui allouant ainsi sa pleine puissance.

Introduction

La Berlinale a de beaux morceaux à offrir dans cette édition pandémique. Le Sud-Coréen Hong Sang-soo avait remporté l’an dernier l’Ours d’argent pour The Woman Who Ran. Le voici de retour en mode léger, mais poétique, en quelques volets entrelacés dans Introduction.

Les images en noir et blanc ajoutent à la distanciation du propos, sur son fil de retenue et de non-dits. Avec en vedette Shin Seok-ho et Park Mi-so, ces petites vignettes sur de jeunes Coréens à Berlin, entre passion amoureuse, filiations fragiles, craintes de l’avenir, filmées comme en apesanteur, dégagent une grâce que la virtuosité du cinéaste ne laisse jamais s’échapper.

Natural Light

Le Hongrois Dénes Nagy s’était fait remarquer sur la planète festival pour ses courts métrages et ses documentaires. On s’étonne que son Natural Light soit un premier long métrage, tant ce film se révèle maîtrisé.

Dans la lignée du cinéma de son grand compatriote Béla Tarr, ces longs plans aux cadrages parfaits, ces images sépia, cette exigence absolue au son et l’image, cette mystique de la nature et du visage humain, ces gros plans hiératiques et dramatiques, tout rappelle la patine du cinéaste du Cheval de Turin.

Photo: Tamás Dobos Une scène du film «Natural Light», de Dénes Nagy

Et à travers ce parcours infernal d’un fermier hongrois, caporal (Ferenc Szabó) durant la Seconde Guerre mondiale en Union soviétique occupée, puis après la mort de son chef, commandant de ses troupes partisanes bientôt confronté aux combats avec l’ennemi, l’innocence se heurte à l’horreur.

Le feu, à travers la lumière naturelle dans les chaumières ou les plus terribles incendies de mises à mort, est un personnage, comme la forêt. Quant aux acteurs (tous des non-professionnels), ils semblent des figures expressives de tableaux flamands. Une réalisation exceptionnelle.

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