«Deux», ticket de Filippo Meneghetti vers les Oscar?

Aux derniers prix Lumière, le prix d’interprétation a été décerné aux actrices de «Deux»; Martine Chevallier en femme qui s’enfonce dans la démence et Barbara Sukova en compagne qui veut s’en occuper.
Photo: Métropole Films Aux derniers prix Lumière, le prix d’interprétation a été décerné aux actrices de «Deux»; Martine Chevallier en femme qui s’enfonce dans la démence et Barbara Sukova en compagne qui veut s’en occuper.

La France a choisi le film Deux, premier long métrage de Filippo Meneghetti, comme candidat dans la catégorie du meilleur film international aux Oscar. On saura le 9 février s’il fait partie des semi-finalistes, puis le 15 mars, s’il demeure dans la course. Le fait que cette œuvre intimiste ait été préférée à des œuvres plus chorales comme Été 85 de François Ozon, Mignonnes de Maïmouna Doucouré ou ADN de Maïwenn en avait étonné plusieurs. Il témoignait pourtant de la reconnaissance d’un cinéma d’humanité nourri à la différence et au quotidien capté par fines petites touches.

Car cette histoire d’amour entre deux septuagénaires, officiellement simples voisines, amoureuses secrètes dans leur immeuble de province depuis maintes années, est un cri étouffé au milieu de la nuit des interdits sociaux. Elle est animée par le formidable duo d’actrices chevronnées Martine Chevallier et Barbara Sukowa. À voir en VSD dès le vendredi 6 février.

Rencontré à Paris l’an dernier, Filippo Meneghetti ignorait que son film deviendrait un porte-drapeau bleu blanc rouge à l’assaut d’Hollywood. Aux derniers prix Lumière, Deuxallait également recevoir le laurier du meilleur premier film en plus du prix d’interprétation décerné aux deux actrices; Martine Chevallier en femme qui s’enfonce dans la démence et Barbara Sukova en compagne qui veut s’en occuper en bousculant tous leurs mystères.

L’Italien Meneghetti, qui a travaillé dans le milieu du cinéma à New York et à Rome, souvent comme scénariste et réalisateur adjoint, avait vu ses courts métrages primés dans plusieurs festivals et vit en France depuis 2018. « J’ai grandi dans l’Italie de Berlusconi, dit-il. Les dégâts culturels étaient pires que les dégâts politiques et s’adressaient aux plus bas instincts des gens. On était à l’avant-garde des États-Unis de Trump. J’essaie de cultiver aujourd’hui un peu d’optimisme… »

Ce film qui fut difficile à financer et que le cinéaste porta avec la flamme du combattant devait au départ se dérouler dans la campagne italienne avant d’être transplanté dans une ville imaginaire du sud de la France. Il prend aujourd’hui la pleine lumière.

Sortir du jeunisme

Dès ses années de formation, le cinéaste de 41 ans voulait raconter cette histoire : « À 17, 18 ans, j’ai été proche en Italie de femmes qui vivaient ce type d’expérience en province et cette difficulté des lesbiennes de l’époque m’a marqué. Et puis j’avais envie de raconter la réalité de personnes mûres dans une société obsédée par le jeunisme. La sexualité des personnes âgées est en soi un tabou, intéressant à aborder pour un cinéaste. Aujourd’hui, on évacue l’expérience. Deuxaborde l’autocensure à travers le regard des autres qui accule à la différence. Qu’est-ce qui arrive lorsqu’on sort de la norme ? Que faire avec elle ? On peut fermer sa porte au monde, mais le regard posé sur soi-même nous habite à demeure. Le problème de Madeleine [Martine Chevallier], c’est d’avoir intériorisé la perception des autres, la sottise de sa société. »

Photo: Métropole Films «J’ai grandi dans l’Italie de Berlusconi, dit le réalisateur Filippo Meneghetti. Les dégâts culturels étaient pires que les dégâts politiques et s’adressaient aux plus bas instincts des gens. On était à l’avant-garde des États-Unis de Trump. J’essaie de cultiver aujourd’hui un peu d’optimisme…»

L’Allemande Barbara Sukowa fut au septième art une égérie de Margarethe Von Trotta, Rainer Werner Fassbinder et Volker Schlöndorff. Martine Chevallier, sociétaire de la Comédie-Française, célébrée sur les planches, a joué au cinéma notamment sous la direction de Benoît Jacquot, Anne Fontaine, Lucas Belvaux et James Ivory. Léa Drucker incarne la fille de Madeleine, qui ignorait jusque-là la relation véritable des deux femmes. La voici appelée à voir soudain sa mère en personne sexuée.

À l’écriture du scénario avec Malysone Bovorasmy, Meneghetti voulait éviter le pathos et avancer sur le fil de la retenue. Tourner en format scope dans un huis clos lui permit plus tard de relever le défi de la distance en captant les corps de l’extérieur. Il explique avoir eu rapidement les actrices en tête, vite intégrées à un projet qui mit cinq, six ans à se développer. « Je désirais qu’elles soient différentes autant par leur trajectoire que par le spectre de leur jeu.

Barbara Sukowa n’avait rien à faire dans une petite ville du sud de la France. Nous avons écrit le personnage de Nina pour nous coller à son énergie. Martine Chevallier est une immense comédienne de théâtre. Ça a été un cadeau de travailler avec ces interprètes. Chacune de leurs rides porte une histoire, une émotion. On leur a offert une ambiguïté, une part d’ombre. L’exclusion est réelle pour toutes les deux, mais se vit différemment. Je devais passer constamment de l’autre côté du miroir. »

Ce kaléidoscope de regards et de secrets cachés puis révélés fut pour le cinéaste un tremplin inespéré. Son premier long métrage, propulsé par son pays d’adoption avec ce choix aux Oscar, lui ouvre toutes grandes les portes du milieu du cinéma français, pour plusieurs nouveaux arrivants, longtemps fermées.