«Préparons-nous à rester ensemble pour une durée indéterminée»: une histoire (peut-être) inventée

La captivante actrice Natasa Stork incarne un personnage impénétrable. L’exercice ne fonctionnerait jamais sans son interprétation fascinante.
Films We Like La captivante actrice Natasa Stork incarne un personnage impénétrable. L’exercice ne fonctionnerait jamais sans son interprétation fascinante.

Dans un lieu indistinct, une femme, Marta, relate sa récente rencontre avec un homme à un interlocuteur hors champ. Passant du gros plan au très gros plan, la cinéaste Lili Horvát alterne les côtés gauche et droit du visage de l’actrice, créant l’illusion que la protagoniste dialogue avec elle-même. Ce n’est pas tout à fait faux. Surmonté d’un titre qui dit beaucoup sans rien préciser, le film Préparons-nous à rester ensemble pour une durée indéterminée, candidat de la Hongrie pour l’Oscar du long métrage international, s’ouvre de manière merveilleusement insolite.

La cinéaste donne le ton au moyen d’un passage du poème de Sylvia Plath Mad Girl’s Love Song. L’extrait se termine par la réflexion entre parenthèses de la poète : « Je pense que je t’ai inventé dans ma tête ». S’ensuit une série de plans évocateurs : l’image floue de Martha, au lit avec un homme impossible à identifier, puis celle d’un plancher nuageux vu par le hublot d’un avion qui bientôt se dissipe, révélant une ville tout en bas…

C’est à l’issue de ce bref montage au symbolisme parlant que survient cet enchaînement de gros plans de Marta décrits à l’instant. Marta qui, de fait, vit une période d’incertitude et de désarroi. Neurochirurgienne de renom basée dans l’État de New York, elle a fait la connaissance, lors d’une convention, de Janos, un collègue hongrois, sa nationalité d’origine. Charmés l’un par l’autre, ils se sont donné rendez-vous sur le pont de la Liberté, à Budapest.

Non seulement Marta s’y rend-elle, mais elle plaque tout pour se réinstaller en Hongrie.

Au jour dit, nulle trace de Janos. Or, lorsque Marta le relance à l’hôpital où il travaille, Janos soutient qu’il ne la connaît pas. Subséquemment, Marta confiera à un psychiatre qu’elle ne croit pas que Janos ait menti. Paradoxalement, elle ne pense pas avoir fantasmé leur conversation initiale. Si ?

Captivante Natasa Stork

Autour de cette héroïne qui doute, Lili Horvát construit un réseau de sinuosités psychologiques envoûtant. À l’instar de Marta, on en vient à remettre en question une foule d’informations. Par exemple, cette visite nocturne est-elle vraie, ou n’est-ce qu’une construction psychique, un désir projeté par Marta ?

Cela étant, le film ne devient jamais un pensum confus. L’action est campée dans un contexte on ne peut plus réaliste : cet hôpital de Budapest où Marta se fait embaucher, cet appartement vétuste qu’elle insiste pour louer…

L’intérêt naît du talent de Lili Horvát pour infuser de notes d’ambiguïté soudaine, des situations jusque-là sans équivoque. Cela, par opposition, disons, à un univers d’emblée décalé ou chargé d’onirisme à la Lynch. La cinéaste recourt toutefois à un usage discrètement codifié de la couleur avec l’aide du directeur photo Robert Maly, les éclairages ocre et turquoise conférant à l’image, chacun leur tour, une impression de chaude sensualité ou de froideur distanciée, selon l’état d’esprit de Marta.

Ce personnage longtemps impénétrable est incarné par la captivante Natasa Stork. L’exercice ne fonctionnerait jamais sans son interprétation fascinante. Pas surprenant que la réalisatrice ait choisi de multiplier les gros plans de ses yeux bleus insondables au point d’en faire un motif. En périphérie, Viktor Bodo apporte un concours de plus en plus complexe dans le rôle de Janos.

Oui, car peut-être Janos a-t-il bel et bien dit la vérité à Marta. Mais ça ne veut pas dire qu’il a tout dit pour autant. Dès lors, cet extrait du poème de Sylvia Plath relève-t-il du constat ou de la fausse piste ?

À terme, la réponse quelque peu pragmatique fournie par Lili Horvát pourra sembler tomber en deçà des attentes. Sauf que, comme la réalisatrice l’annonce d’entrée de jeu, son intention n’a jamais été de demeurer indéfiniment dans les nuages.

  

Préparons-nous à rester ensemble pour une durée indéterminée (V.O., s.-t.f.)

★★★★

Drame psychologique de Lili Horvát. Avec Natasa Stork, Viktor Bobo. Hongrie, 2020, 95 minutes. En VSD à cinemaduparc.com.